Théâtre - Top niveau

Personne ne restera indifférent devant l'étonnante pièce de Caryl Churchill mise en scène par Martine Beaulne à l'Espace Go. L'oeuvre soulève des questions cruciales en faisant appel à l'humour autant qu'au drame; chacun y trouvera de quoi alimenter sa réflexion sur la maternité en particulier et sur la place du travail dans une vie; en parallèle, elle invite chacun à décanter la nature profonde des objectifs qu'il croit poursuivre. La dramaturge britannique a su saisir de façon aiguë le mouvement des années 80 et ses répercussions sur la vie des femmes. Saoulée par la perspective de la réussite, cette décennie a évolué vers des valeurs matérialistes, négligeant jusqu'à les évacuer les idéaux humanistes qui avaient teinté les années 60 et 70. Un quart de siècle après sa création, il se trouve que la pièce se révèle plus que jamais d'une vibrante actualité.

Elle s'inscrit de façon exemplaire sur le thème de la saison, «Portraits de femmes», à l'Espace Go. Marlène (Marie-France Lambert), la jeune trentaine, vient d'hériter d'un poste de direction dans un bureau de placement. Plus jeune, elle a eu une petite fille qu'elle a «donnée» à sa soeur aînée Joyce (Micheline Bernard), car elle est habitée depuis toujours par l'ambition de réussir, à tout prix. Mais que signifie réussir? En deux actes liés mais fort différents, Top Girls illustre le dilemme dans lequel se trouve Marlène et, parallèlement, montre le déchirement vécu par plusieurs femmes au travail.

Au premier acte, Marlène convoque cinq femmes célèbres dans un restaurant londonien pour célébrer sa promotion à un poste de direction: Jeanne, présumée papesse au IXe siècle, Lady Nijo, courtisane japonaise au XIIIe, Dull Gret, figure fantasque d'un tableau de Breughel, Isabelle Bird, voyageuse de l'époque victorienne, ainsi que Grisella, sortie tout droit des Contes de Cantorberry de Chaucer. Les agapes joyeusement arrosées ouvrent la porte aux confidences; à travers les récits des convives qui portent la marque de leur affectivité respective, de la culture et de l'esprit du siècle pendant lequel chacune a vécu, on apprendra l'histoire de ces héroïnes et le prix qu'elles ont payé pour que leur nom persiste dans les mémoires; toutes ont dû consentir à de douloureux renoncements. Le second acte montre Marlène et les femmes qui travaillent sous sa gouverne. Mais voilà qu'au beau milieu de cet univers sur lequel elle semble avoir plein contrôle, Angie (Sophie Cadieux), sa fille de 15 ans qui penche dangereusement vers la délinquance et qui soupçonne que Joyce n'est peut-être pas sa mère, surgit soudain; les plans de Marlène en seront chamboulés.

Martine Beaulne a conçu une mise en scène dynamique, fougueuse, qui fait ressortir le mélange subtil de gravité et d'ironie caractéristique de l'écriture de Caryl Churchill. La production doit également beaucoup à la prestation remarquable des dix comédiennes de très haut niveau qui interprètent les 16 personnages de la pièce. Marie-France Lambert, dans le rôle souvent ingrat de Marlène, opère un amalgame très convaincant entre l'autorité sûre avec laquelle elle mène sa barque et une sensibilité qui rend soudain son personnage vulnérable. La vérité sans détour du jeu de Micheline Bernard touche directement au coeur. L'affrontement des deux soeurs, au deuxième acte, constitue d'ailleurs un morceau d'anthologie sur le plan de l'interprétation. Sophie Cadieux rend immédiatement crédible le personnage d'adolescente qu'elle endosse avec une générosité sans réserve. Annick Bergeron fait preuve, une fois de plus, de l'étendue de son registre et de la force de sa présence scénique. L'interprétation émouvante et nuancée de Mireille Deyglun nous fait regretter de ne pas la voir jouer plus souvent au théâtre. Dominique Leduc, en Jeanne la papesse, est tour à tour désarmante et hilarante. Shiong-en Chan, Ginette Chevalier, Émilie Dionne et Lise Roy, méconnaissable et tellement juste dans la peau d'une madame Tout-le-monde, contribuent également à faire de cette production un joyau de la saison. Les productions de ce calibre se font rares; il ne faut pas les manquer.