Théâtre - Mais passez donc au « Salon » !

Le «Salon» que le NTE s'apprête à tenir s'inscrit en droite ligne dans l'héritage esthétique de Jean-Pierre Ronfard. Secouer les formes habituelles du théâtre, explorer les marges, apprivoiser l'inconnu et conserver un esprit ludique dans le travail, voilà ce à quoi deux de ses fils spirituels, Daniel Brière et Alexis Martin, se consacrent depuis la disparition du formidable inspirateur qu'était Ronfard.

Sous l'égide d'un certain Bruno Freijus, obscur président de la non moins obscure Fédération internationale du théâtre contemporain, Daniel Brière et Alexis Martin, codirecteurs généraux et artistiques du NTE, affichaient le plus grand sérieux à la conférence de presse annonçant leur prochain spectacle: un vrai (?) salon, avec 15 exposants, son pays invité — l'Inde — et ses événements spéciaux — projections de films et de vidéos, conférences, causeries, extrais d'oeuvres inédites, annonces publiques, animation, etc. Sans oublier les documents officiels, dont un historique nous informant que le premier salon s'est tenu à Bamako, au Mali, en 1989, et que la première présence du NTE remonte à 1995, au troisième salon tenu en Italie.

Il suffit de consulter la liste des «exposants» pour deviner que le second degré est une clé de cette entreprise. Quelques exemples choisis dans cet éloquent catalogue: la revue ACTE (Québec), qui lancera «une nouvelle revue de sémiologie théâtrale au Québec»; le Théâtre après la vague (Inde), qui exposera la situation de la région d'Auroville «suite au désastre du tsunami»; le Microthéâtre (en collaboration avec le Microthéâtre de San Marco di Montefalco, en Italie), qui mène des «recherches et explorations sur un théâtre miniature»; le Théâtre psychochamanique (Québec), promoteur d'un «théâtre thérapeutique, cathartique, libérateur, qui ouvre la voie à un plus grand épanouissement»; le Théâtre d'action patriotique du Québec, «qui voit l'art, le théâtre en particulier, comme une conscience nationale populaire»; le TATNAP (Québec), «une association d'actrices qui analyse la place des femmes dans le milieu théâtral québécois»; le Théâtre vaudou (Haïti), qui défend «la spécificité et l'originalité du théâtre haïtien, spécialement dans son aspect inspiré du vaudou»; le Zoothéâtre (Belgique), qui place «les animaux sous la loupe du théâtre» en posant la question: «Qu'avons-nous à apprendre d'eux?»; le Théâtre en région (Québec), qui «défend les théâtres en région et conteste la primauté du théâtre en métropole»; le Théâtre gay et lesbien du Québec, «qui se consacre à l'illustration de la communauté gaie du Québec»; quant au Théâtre hédoniste contemporain (France), il «remet en question l'"esprit de sérieux" qui ruine les élans plus nobles qui président à l'acte artistique véritablement créateur».

Ça promet.

Des méchants créateurs

«Le Salon a pour objectif de donner un aperçu du théâtre marginal à Montréal. On souhaitait explorer le lieu autrement et que les visiteurs déambulent dans une atmosphère de foire, explique Alexis Martin. On trouvera donc sur les lieux une guinguette, un bar et... un salon, bien entendu.»

«Chaque exposant constitue une cellule autonome qui a pris en charge l'écriture de sa présentation. Il fallait d'abord trouver, puis choisir les exposants avant de les parrainer. Tout s'est fait dans l'échange et on leur a laissé beaucoup de liberté», précise Daniel Brière. «On sera sans doute surpris nous aussi! remarque son complice. Les participants sont convaincus de la valeur de leur projet et de leur vision; ils ont une pensée et savent la transmettre.»

Alexis Martin compte sur le Salon pour «illustrer l'éclatement atomique et la diversité du théâtre contemporain». «On est loin de l'espace monolithique du TNM en 1951», précise-t-il. Pourquoi ce salon? «C'est la partie plus mystérieuse; les visiteurs vont se poser plusieurs questions, selon le trajet qu'ils choisiront.» Daniel Brière est convaincu que chacun verra un salon différent et se fera sa propre opinion. «Chose certaine, ils seront étonnés par la variété des propositions. L'ensemble offrira un portrait du théâtre et des différentes visions présentes», ajoute-t-il.

Le recrutement des exposants s'est fait de façon informelle. «On a entendu parler, par exemple, du Théâtre psychochamanique de Québec, qui travaille sur les frustrations enfouies chez les gens de génération en génération. Après avoir pris contact avec eux, on trouvait leur proposition intéressante. Pour le Théâtre gay et lesbien, ce sera l'occasion de se faire connaître. Les liens se sont créés en provoquant les gens», conclut Alexis Martin.

Au total, une trentaine de participants (qualifiés par celui-ci de «méchants créateurs, audacieux et capables de beaucoup d'improvisation») seront à la disposition du public pour établir un dialogue et répondre aux questions. Tout spectateur volontaire pourra s'intégrer aux expérimentations, comme dans les foires. Les directeurs prévoient des participations «intenses». Chaque soir, les troupes présenteront des extraits de spectacles sur l'agora.

Une scène vraiment ouverte

«Difficile de savoir exactement ce qu'il est devenu... On a justement hâte d'en apprendre plus long à ce sujet au Salon, remarque Alexis Martin. On espère découvrir un portrait kaléidoscopique; c'est d'ailleurs dans l'optique de notre compagnie, qui tente de bousculer les formes traditionnelles en frôlant le travail des marges actives et bouillonnantes.» Les organisateurs espèrent qu'il y aura affluence car l'atmosphère festive tient à la présence des spectateurs, qui pourront bouger à leur gré ou s'attarder à un kiosque, y passer la soirée et revenir voir les autres le lendemain. Au sein de cette scène ouverte, «il est possible qu'il y ait des interactions ou des provocations entre les participants, car ils n'auront pas choisi l'emplacement de leur stand», ajoute-t-il.

À titre d'hôtes du Salon, Alexis Martin et Daniel Brière assureront une présence permanente dans un bureau vitré accessible aux visiteurs et ponctueront la soirée en annonçant diverses activités. Lors de la première et de la dernière soirée (16 et 23 avril), l'Inde, pays invité, sera fêtée. Le 20, le Salon accueillera le deuxième Festival international des films sur le théâtre; des microfilms d'une durée maximum de quatre minutes, dont l'objectif est d'interroger les métiers du théâtre, seront projetés. «Le Salon ressemblera un peu au théâtre shakespearien, constate Alexis Martin. On arrivait avec son lunch, on sortait, puis on revenait pour la mort de Desdémone avant de repartir. Les visiteurs jouiront de cette liberté. On espère qu'ils auront envie de provoquer les exposants, ce qui pourrait donner lieu à des situations cocasses et à de formidables dérapages!»

Et pourquoi le NTE lui-même n'est-il pas exposant à ce sixième Salon international du théâtre contemporain? «À cause des contraintes budgétaires», répond Daniel Brière avec componction. «On s'est effacés pour laisser la parole aux autres», ajoute Alexis Martin, qui aura réussi, lui aussi, à ne pas perdre son sérieux tout au long de l'entretien.

Salon international du théâtre contemporain

À l'affiche à l'Espace libre, au 1945 de la rue Fullum, du 16 au 23 avril 2005, de 19h à 23h.

Information et réservations: (514) 521-4191.