Théâtre - Confession abracadabrante

2828 est une pièce moins achevée que Le Silence 2. Alexandre Marine y évoque cependant, dans ses propres termes, la situation de l'immigrant. Ceux qui le suivent depuis longtemps se rappelleront peut-être que, peu après son arrivée à Montréal, il avait monté en anglais The Emigrants de Mrozek. Dorénavant, sa carrière dans la métropole se déroule surtout en français, mais cela ne l'empêche nullement d'aborder à nouveau ce thème qui lui tient à coeur, non sans que cette fuite ailleurs soit intégrée à un conte fantastique. Il s'agit précisément du type d'esthétique théâtrale dans lequel le Théâtre Deuxième Réalité se révèle le plus à l'aise.

On fait ainsi connaissance avec un homme bien étrange. Il donne des spectacles et devient célèbre en raison du pouvoir qu'il possède de se rendre invisible. Or, en même temps que ce don le fait vivre, il lui cause quantité d'ennuis, qui entraîneront notamment sa fuite à l'étranger. Deux alpinistes se lanceront alors à sa poursuite jusqu'à la montagne où il a trouvé refuge avec son épouse, elle aussi venue d'Europe de l'Est.

Parce qu'y défile une forêt de symboles, 2828 s'avère une confession rocambolesque et d'un intérêt inégal. C'est celle d'un homme ayant voulu échapper à sa propre singularité, mais qui est rattrapé par son passé. Marine y engage néanmoins une réflexion touchante sur l'absence et la présence, sur la mémoire et le souvenir, qui deviennent bien souvent pour les êtres humains une deuxième réalité avec laquelle ils composent plus ou moins aisément selon les circonstances.

Une fois de plus, Marine propose un espace d'une pauvreté apparente (paysage de neige artificielle et rideau de plastique) qui laisse toute la place au déferlement d'imagination dont fait preuve l'auteur et metteur en scène. Si l'érotisme débridé de la pièce est plus ou moins bien servi par le recours à un mannequin, les instants saugrenus ou poétiques du récit s'accommodent bien du plateau presque vide du théâtre La Chapelle.

Les interprètes en profitent aussi beaucoup, Igor Ovadis au premier chef, qui rend avec sensibilité et humour ce héros dépassé par les événements et qui vit plutôt mal avec le talent dont il a hérité. Beau retour de Peter Batakliev dans le rôle clownesque d'un aventurier pas très perspicace que n'indispose guère l'absurdité de la poursuite qu'il entreprend pour retrouver l'homme invisible. Il offre un contraste saisissant avec un Vitaly Makarov qui campe un dur, dénué d'humour comme de compassion. De son côté, Maria Monakhova propose une silhouette à la Sisyphe, occupée à reconstruire en neige une ville rayée de la carte à cause d'une guerre insensée.

Somme toute, en dépit de certaines maladresses, dont des chorégraphies bâclées, Alexandre Marine propose une plongée de plus de l'autre côté du miroir. Le spectateur atterrit dès lors dans une de ces zones où ce qui est extravagant paraît parfois plus réel que l'ordinaire et où la douleur personnelle s'exprime toujours de manière transposée.