Théâtre - Fête bruyante

Dans une petite ville de province de la fin du XIXe siècle, en Russie, la jeune veuve Anna Petrovna Voinitzeva reçoit ses amis. Le décor de Fruzsina Lanyi évoque un jardin gréé à la fois pour la fête et pour le naufrage: lampions de couleurs, balançoire, échelles de corde qui pendent des cintres comme celles qui pendent le long de la coque des grands navires, bouteilles çà et là. Et en effet, la fête ressemble plutôt à un naufrage.

Une musique dissonante (de Benoit Rolland) vient ponctuer l'ennui dans lequel macèrent les invités. Parmi eux: Michael Vassilitch Platonov, instituteur déçu de sa vie et de lui-même, obnubilé par son besoin de séduire. Déjà habité par ce qui allait caractériser son théâtre, le jeune auteur qu'était Tchekhov (1860-1904) vers 1880 a voulu tout mettre dans sa première pièce; elle durerait six heures si les metteurs en scène ne sabraient dans la matière pour n'en retenir que ce qui les interpelle davantage. Ils ont l'embarras du choix, vraiment, car il y a de tout dans cette oeuvre proliférante qui est à la fois un drame, une tragédie et une comédie, oeuvre posthume à laquelle son auteur ne s'est jamais résolu à mettre un point final pour la livrer au public.

La metteure en scène Cristina Iovita a été frappée par le caractère contemporain de la pièce qu'elle qualifie dans une note de programme de «portrait de groupe avec de jeunes artistes et intellectuels aux prises avec le manque d'idéal de leur temps, le mépris de la culture et du savoir manifeste chez les puissants du jour et le défaitisme de leurs prédécesseurs». Aussi a-t-elle choisi d'écarter les personnages les plus âgés pour ne conserver que les jeunes. Elle a également accentué les aspects comiques de la pièce qu'elle traite dans le style de la commedia dell'arte. Une option défendable; Tchekhov lui-même a toujours affirmé que ses pièces étaient des comédies.

Au bout d'une heure, cependant, les poursuites, batailles corps à corps, chutes, gifles et coups qui se multiplient jusqu'à plus soif pendant les trois heures et vingt minutes que dure la pièce deviennent lassants. Tout aussi pénible est le bruit produit par le ton surfait des voix et des rires des interprètes qui, trop souvent, crient davantage qu'ils ne parlent. Le tapage produit par les pas sur le sol de la scène et sur les escaliers longeant les gradins de la salle, où les acteurs circulent abondamment à grande vitesse, n'arrange rien. La metteure en scène a-t-elle voulu imprimer cette cadence accélérée à l'action par principe de fidélité au rythme de la commedia dell'arte ou par crainte d'ennuyer? Paradoxalement, l'ennui vient en partie de ce qui semble s'imposer davantage comme une décision extérieure que comme un mouvement organique à l'oeuvre.

Dans ce contexte, il devient extrêmement difficile pour les spectateurs d'écouter ces personnages proches de l'hystérie, comme de s'attacher à l'un ou à l'autre. En conséquence, la pièce se déroule sans qu'on y pénètre véritablement, sauf par petits moments où une fulgurante ellipse tchékhovienne résonne: «Il ne se passe rien, tout est déjà passé» ou «En tous les cas, vivons!».
1 commentaire
  • florian pitis - Inscrit 11 avril 2005 19 h 17

    Une fête refusée

    Ce fou de Platonov au Théâtre Prospero est une fête- bruyante, tonitruante, parsemée de bribes de conversation que noient les rires et les cris, haute en couleur et irrévérencieuse surtout, irrespectueuse des normes et conventions quotidiennes et à cela irrespectueuse de notre confort, de nos attentes et de nos habitudes. Une oeuvre qui dérange, bouscule peut-être mais qui jaillit d'un texte "dérangeant"où les idées s'entrechoquent au lieu de s'harmoniser, une oeuvre traitée en manière carnavalesque et à cela restituée à la scène dans ce qu'elle a de plus original, le sens du carnaval en tant que tel.

    Le spectacle commence par les préparatifs en vue du bal que les comtes Voinitzev donnent chaque année, les acteurs? les personnages? on n'est plus sûr déjà, envahissant le foyer du théâtre où les spectateurs attendent l'ouverture des portes, invitant les gens à la fête qui se prépare. Les réalités se mélangent et se mélangent encore plus lorsqu'une fois assis sur nos sièges les acteurs? les personnages?

    Peu importe déjà, nous "dérangent" pour courir "à leur ruine" prenant la scène et la laissant tour à tour, par souci d'exhibition de leurs malheurs existentiels, hantent le théâtre tout entier pour nous entraîner dans le tourbillon insensé qui les mène vers la mort, cette unique "expérience commune" que Platonov accorde à l'humanité.

    Il est rare que le théâtre nous "submerge"de cette manière, il est rare que l'on nous implique de manière aussi profonde dans le jeu lorsqu'on assiste à un spectacle, il est rare que l'illusion théâtrale se mue aussi brusquement en réalité, en vécu, en expérience collective, ce qu'il vous plaira d'appeler le genre d'expérience que l'on vit sur le parcours des dernières 2:40h- j'ai pris la peine de chronométrer parce qu'averti par un "connaisseur" de la dérangeante longueur de la représentation- de l'existence de Platonov. Il est rare que la mort au théâtre se passe dans le mystère le plus absolu comme dans le cas de l'instituteur à jamais exclus, Platonov, qui en acteur? en personnage? va transgresser les confins de l'espace de jeu pour expirer, sortir dans la rue dehors pour rendre son âme " perdue d'ennui et d'oisiveté". Fête et mystère, danse macabre et magie foraine, c'est cela le carnaval et Ce fou de Platonov au Prospero est tout cela et encore plus, un spectacle vivant, plein d'invention et surprenant du début à la fin,joué par des acteurs débordant d'énergie et en même temps soucieux des rigueurs du style et moyennant une utilisation peu commune de l'espace et des ambiences visuelles et sonores. Une fête refusée, malheureusement, parce que trop "bruyante" et qui ne vivra que dans le souvenir de ceux qui l'auront reconnue comme telle et n'auront pas évité son cortège.