Sous le joug d'un gourou

On pourrait l'appeler le metteur en scène attitré de Claude Meunier à la Compagnie Jean-Duceppe. Après y avoir orchestré la populaire reprise des Voisins il y a quatre ans et assumé la création des Noces de tôle en 2003, Denis Bouchard complète son tour du chapeau en montant une nouvelle production d'Appelez-moi Stéphane.

Il considère cette pièce signée en 1980 par Meunier et Louis Saia comme la plus dure de l'univers scénique de l'auteur de La Petite Vie. «Ce qui arrive à la protagoniste des Noces de tôle est une tragédie, mais elle a toujours le loisir de s'en aller, explique Denis Bouchard. Dans Appelez-moi Stéphane, il n'y a pas d'issue. Les personnages ne peuvent pas s'en sortir parce qu'ils sont victimes de quelqu'un d'autre, qui tire les ficelles et les utilise.»

Ces êtres aliénés tombent sous le joug de Stéphane, un acteur de troisième ordre qui, entre deux publicités, anime des ateliers de théâtre. Sous sa gouverne, le groupe (un timide, des femmes au foyer, un insécure qui se cache sous l'humour) entreprend de monter une pièce inspirée de leur vie. S'insinuant dans leurs problèmes conjugaux, Stéphane devient le révélateur des failles et de la détresse de ses élèves. Et il tournera le dos aux conséquences de son petit jeu.

Les manipulateurs parmi nous

Appelez-moi Stéphane traite donc de la manipulation des êtres vulnérables. «Comment ça se fait que Stéphane, qui n'est qu'un petit moniteur de province, se mêle de la vie de couple de ces gens? Quel est ce pouvoir qu'il s'accorde?» Et que ses victimes lui consentent. «C'est sur notre impuissance que tous ces gourous fondent leur pouvoir. Ils jouent sur notre naïveté.» Denis Bouchard constate que n'importe qui peut s'improviser spécialiste en résolution de problèmes, «planificateur» financier ou thérapeute.

Le metteur en scène a misé sur le côté charlatan du personnage. «Les autres prennent Stéphane à la fois pour un preacher et pour un psy, et lui joue là-dessus. Malicieusement, maladivement. Moi, j'en ai fait un gars malsain qui profite de son pouvoir, un beau parleur qui joue avec les émotions des gens. Un horrible personnage, mais tout ça avec le sourire. Plutôt que de le jouer comme un salaud fini en partant, on a décidé de laisser planer le doute qu'il pouvait être quelqu'un d'aussi important qu'il le prétend. Et on s'est amusé à lui inventer une vie cachée. Moi, j'ai l'impression qu'il a une double vie, qu'il répète de ville en ville le même manège. Alors, les fantômes le poursuivent, d'un endroit à l'autre.»

Dyslexie langagière

Cette production d'Appelez-moi Stéphane ne pousse donc pas sur la caricature. «La comédie va probablement venir d'elle-même, mais ce n'est pas tellement sur ça qu'on a travaillé. Peut-être que ça va être moins drôle, je ne le sais pas. Mais j'avais le même feeling en montant Les Voisins, où on a joué le fait que les personnages n'avaient rien à se dire plutôt que le fait qu'ils se disaient des conneries. Et je pense que c'est ce qui me séduit beaucoup dans l'oeuvre de Claude Meunier: si tu laisses juste parler les personnages sans appuyer, c'est hallucinant ce qu'ils se disent.»

Mettant au jour, notamment, l'incompréhension entre les hommes et les femmes, la pièce de Meunier table encore une fois sur l'incommunicabilité. Et un langage que les personnages ne maîtrisent pas. «Ils ne réussissent pas à dire vraiment ce qu'ils pensent: ils disent ce qu'ils peuvent», résume Denis Bouchard. Et parfois même exactement le contraire de ce qu'ils voudraient exprimer. «L'acteur, lui, doit jouer comme si ce qu'il veut dire est très clair; mais ce ne sont pas les bons mots qui sortent. C'est un genre de dyslexie mentale.»

C'est là où tout le débroussaillage fait pour ses précédentes mises en scène de Meunier le sert énormément. «On avait passé la moitié des répétitions des Voisins à parler autour de la table: mais comment jouer cette réplique-là? Au départ, c'est pas évident, c'est tellement absurde... » Jusqu'à ce que Denis Bouchard réalise qu'il fallait jouer l'intention des personnages, pas les mots eux-mêmes. «Apprenez les répliques, mais c'est pas ça qu'on joue! Ç'a été très long avant de comprendre ça. Parce que le réflexe de l'acteur, c'est de pousser sur la réplique, de vouloir être drôle. C'est avec le public que, soudain, tout a pris son sens. Claude et Louis savent exactement où le public va rire, et ça s'entend. Quand je monte la pièce, il faut que je l'entende aussi.»

Il s'est donc entouré du noyau de comédiens qui le suivent depuis Les Voisins. «Parce que ça va vite! On sait comment jouer ça.» Outre la recrue Édith Cochrane et Normand Chouinard, en qui Bouchard voit le «Stéphane ultime, celui qui n'a pas peur» de jouer les salauds, la distribution met en vedette ses complices Diane Lavallée, Luc Guérin, Martin Drainville et Pascale Desrochers.

La pièce dans la pièce

Le texte originel a été modifié un peu, les références datées, remplacées par des équivalences contemporaines. Surtout, Claude Meunier a écrit une nouvelle version de la seconde partie, où les acteurs en herbe présentent le risible fruit de leurs impros. Une mouture créée à partir des deux versions de la pièce, celle pour la scène et la télévisuelle.

Denis Bouchard, qui a lui-même déjà animé des ateliers de théâtre jadis, s'en est donné à coeur joie avec cette pièce dans la pièce, un mauvais vaudeville. «Les textes de Claude ont souvent été montés avec des comédiens qui excusaient leurs personnages, laissant entendre: je ne suis pas aussi twit ou aussi malsain que ça. Nous, on a décidé de ne pas avoir peur d'y aller à fond. On les joue vraiment mauvais acteurs! Ça nous a amenés à nous poser cette question: qu'est-ce qui fait qu'un acteur n'est pas bon?»

À l'exception des Meunier, Denis Bouchard ne fait plus guère que la mise en scène de shows de variétés et de musique. L'interprète du téléroman Annie et ses hommes n'a pas beaucoup de disponibilité pour ce dévoreur de temps qu'est le théâtre. «Mais j'aime retourner au théâtre, j'ai l'impression de revenir à mes gammes. C'est le seul endroit où l'on peut facilement être dépassé. En variétés, il n'y a pas de place pour l'erreur: trop d'argent est impliqué. Au théâtre, le doute est beaucoup plus présent. Il y a toujours des moments où tu ne sais plus ce que tu fais. C'est ce qui est beau.»