Théâtre - Deux adorations en une

Elle se l'était promis et c'est chose faite. Lorraine Pintal voulait porter à la scène une voix de femme. Le souffle des mots de Nancy Huston l'a emporté. Forte de l'expérience de L'Hiver de force de Réjean Ducharme, qu'elle a monté en 2003, elle a adapté et mis en scène Une adoration pour son théâtre.

Le titre de l'oeuvre évoque une passion dévote, pleine de fureur et de respect, nourrie à l'égard de Cosmo, acteur vénéré victime d'un meurtre qu'on tente d'élucider à travers un procès où l'on convoque tous ses proches. Mais cette adoration pourrait aussi s'appliquer à la belle histoire de la transposition du roman à la scène.

«Tout est beau dans ce roman, lance Lorraine Pintal, pleine d'amour pour l'univers romanesque de Nancy Huston qu'elle fréquente assidûment depuis l'âge de 25 ans. Il y a des envolées littéraires formidables.» Lorsqu'elle a rencontré l'auteure en 2002, elle voulait d'abord adapter le huis clos de Dolce Agonia, mais Nancy Huston, alors à l'écriture de Une adoration, lui a d'emblée proposé ce roman à venir, qui appelle la scène du simple fait que son personnage central est un acteur, «quelqu'un qui joue avec la réalité et l'irréalité, qui invente des mondes, qui prend plusieurs formes jusqu'à souffrir d'un dédoublement de personnalité avec cette part d'ombre qu'il a en lui et cette part de lumière qui explose sur scène», résume la directrice du TNM.

Donner chair et vie sur scène à Cosmo, ce personnage qui n'existe dans le roman que par le récit des témoins du procès, fut d'ailleurs la première permission que l'auteure a accordée à la metteure en scène. Celle-ci a également élargi le rôle de l'Auteur-narrateur, «fil d'Ariane qui nous conduit dans le labyrinthe de l'action, nous éclaire», précise-t-elle, dans le dédale des personnages et des témoignages construisant ce suspens psychologique.

«C'était très important pour Nancy Huston de prendre plusieurs voix», indique Mme Pintal. L'auteure fait même parler les objets, procédé préservé par la metteure en scène, qui trouve dans cette polyphonie formidable et la progression dramatique à laquelle elle conduit une richesse qu'a toujours su exploiter le théâtre.

Pour le reste, Lorraine Pintal s'est plutôt posée en «meurtrière de personnages», réalisant le premier d'une longue série de choix qui incombent à tout travail d'adaptation. «Le plus difficile, c'est le choix des personnages, qui va décider quel angle on donne au roman.» Partant du noeud Cosmo et du fil d'Ariane de l'Auteur, elle n'a retenu que les rôles essentiels au dénouement de l'action, soit la découverte du meurtrier: Elke l'amoureuse, ses enfants Frank et Fiona, les parents de Cosmo, Josette et Andrée, Jonas ainsi que le personnage périphérique et essentiel, Kacim, l'accusé emprisonné.

«Cosmo est un acteur très près des grands personnages romantiques de l'époque allemande: l'éternelle division entre la terre et le ciel, être attiré par les voix de l'imagination et en même temps ancré dans les plaisirs de la vie et de la terre. Ça caractérise extrêmement bien Nancy Huston.» Dans ce personnage-acteur sublime surgit encore la force théâtrale de l'oeuvre romanesque.

Choix d'acteurs

Ce choix de personnage a évidemment dû passer par un choix d'acteurs — Emmanuel Bilodeau (Cosmo), Macha Limonchik (Elke), Marie Tiffo (L'Auteur) pour n'en nommer que quelques-uns — dont la metteure en scène loue le talent et l'engagement. «Je roule en Cadillac. Ils aiment jouer et réussissent à porter une langue assez poétique sans la réduire.»

Le tribunal sert d'unique lieu de déploiement de l'action alors que le roman fait constamment voyager le lecteur. Ce choix a permis de résoudre l'autre grande difficulté dans l'adaptation d'Une adoration: ses multiples couches temporelles. «C'est un défi pour les acteurs parce qu'on oscille continuellement entre le temps présent, les temps passés, les temps futurs, ceux de la vie et de la mort.»

Même si elle sent le besoin de revenir à des oeuvres plus proprement théâtrales pour la prochaine saison, Lorraine Pintal sort emballée de cette expérience d'adaptation d'une oeuvre qu'elle admire. Un peu nerveuse aussi de voir si elle aura réussi à préserver l'essence du roman et du style de son auteur. «C'est un grand défi parce qu'on a à mettre en avant la langue de l'auteure. Je ne peux pas prendre des initiatives qui vont m'éloigner de sa signature. Il faut un très grand respect, une grande connaissance.» Elle a donc inséré dans la pièce des tirades et des dialogues tirés presque intégralement du roman.

En attendant le verdict de Nancy Huston, qui l'a beaucoup conseillée tout au long du processus d'adaptation, et de tous les spectateurs-juges, Lorraine Pintal fait sien ce plaisir qu'a eu l'auteure en écrivant Une adoration, résumant ainsi l'esprit qui préside actuellement aux répétitions. «Au-delà de l'adoration, on a l'impression que les gens entre eux ne peuvent que s'aimer à un point tel que leurs faiblesses et leurs travers deviennent des qualités. C'est un regard extrêmement serein et confiant sur l'humanité.»