Théâtre - Le blitz Melquiot

Un texte joué par les finissants du Conservatoire, quatre autres mis en lecture un peu partout: on entendra beaucoup parler de Fabrice Melquiot et de son écriture fulgurante au cours des prochaines semaines à Montréal. Je l'ai rencontré à Reims durant le festival Mélimôme où l'on donnait aussi une de ses pièces: Les Petits Mélancoliques. Le Devoir vous présente en primeur ce jeune dramaturge que tout le monde s'arrache en France.

Avec un peu de chance, vous pourriez le rencontrer dans un café de Reims vêtu d'une longue jaquette blanche, stéthoscope au cou, une petite sacoche à la main, pleine d'«ordonnances» pour guérir les bobos de l'âme. C'est qu'avec sa petite équipe d'intervention, Fabrice Melquiot organise aussi des «consultations poétiques» spontanées un peu partout dans la ville. Pour lui, la poésie n'a rien de désincarné, bien au contraire: c'est un outil qui permet de survivre dans ce monde déconnecté de sa propre humanité. Pour lui, «écrire, c'est d'abord un état de disponibilité, quelque chose qui n'a rien à voir avec l'anecdote et qui consiste à se remplir d'éclairs de vie».

Nouvelles formes

Élégant comme ces grands seigneurs que peignait Velasquez, et pourtant simple et chaleureux, Fabrice Melquiot ne passe pas toutes ses journées à se promener dans la ville déguisé en médecin avec son équipe de commandos de la poésie. Écrivain en résidence à la Comédie de Reims depuis presque trois ans, c'est un homme extrêmement actif sur plusieurs fronts. On devine tout de suite après quelques phrases échangées avec lui que l'écriture est au centre de sa vie — à 32 ans, il a déjà publié une trentaine de textes! —, mais que la place qu'elle prend ne le confine surtout pas à la réclusion. Lorsque je lui demande de me parler du quotidien d'un écrivain en résidence, il me dit d'abord qu'il se voit plutôt comme «un auteur associé à un collectif d'artistes».

«Nous sommes une équipe ici, à la Comédie — des acteurs, un metteur en scène, un scénographe, un musicien et moi —, et nous sommes là pour animer le milieu, pour proposer de nouvelles approches, de nouvelles formes d'ateliers d'écriture; des interventions qui vont susciter la curiosité des gens et faire entrer la poésie dans leur vie. Ce lien concret avec le public est pour nous très important. Nous intervenons dans les écoles, dans les cafés, dans la rue, dans les collèges et nous favorisons une approche intergénérationelle qui n'exclut personne pour mettre fin, ne serait-ce que pour une petite période de temps, à la dictature de l'image [...].»

En plus des «consultations poétiques», Fabrice Melquiot et son équipe ont par exemple mis sur pied une activité de «théâtre pour les oreilles», où l'on propose des univers sonores et olfactifs à des spectateurs auxquels on a bandé les yeux. Ou encore un atelier d'écriture baptisé «Revue de presse», où les participants doivent s'inspirer des journaux du matin pour écrire un texte de théâtre qui sera mis en espace devant public en soirée, vers 20h. D'autres formes d'atelier proposent deux nuits d'écriture sous les voûtes du palais du Tau, qui jouxte la cathédrale de Reims, ou des «îlots d'écriture». En écoutant Fabrice Melquiot raconter tout cela en souriant de toutes ses grandes dents blanches, on a un peu l'impression que, presque 40 ans plus tard, l'imagination a enfin pris le pouvoir quelque part...

Ni «sur», ni «pour»

C'est en voulant revenir sur le spectacle présenté à Mélimôme (Les Petits Mélancoliques) qu'il me dit haut et fort... ne pas écrire pour le jeune public! «Non. Je n'écris pas pour le jeune public. Jamais je ne me suis assis en me disant que j'allais écrire pour les enfants ou pour quelque public particulier que ce soit. Et si jusqu'ici neuf de mes pièces ont été montées pour de jeunes publics, c'est que des compagnies ont jugé qu'elles étaient accessibles aux enfants. Mon fantasme à moi, c'est que mes mots s'adressent à des publics mêlés dans une même salle. J'avoue que j'aurais l'impression de rapetisser mon texte si je ne le destinais qu'aux enfants. Je revendique le droit à l'ambiguïté, à l'oeuvre polysémique. Je pense que les enfants savent fort bien ce qu'est le doute, l'inquiétude, la mort ou l'amour et c'est de cela que parle Les Petits Mélancoliques.»

Bon.

D'accord.

Mais la question est intéressante puisqu'elle met rapidement en relief la façon dont Fabrice Melquiot aborde l'écriture. Il poursuit. «Je n'écris jamais "sur" ni "pour". Je ne traite pas non plus de thèmes. Je pars d'un mot, d'une image, d'une nécessité. Dans un de mes livres, par exemple, L'Albatros, je me suis laissé inspirer par le moment où l'oiseau effectue son dernier pas de course maladroit avant de quitter le sol. Pour moi, le défi, la nécessité était là: traduire l'instant de l'envol. Plonger en totale confiance malgré la maladresse qui précède ce moment. M'envoler dans et par l'écriture et ouvrir ensuite chacune des répliques comme l'albatros ouvre ses ailes. Bien sûr, par la suite, ce que j'appelle mes obsessions d'écriture viennent se greffer à ce premier élan à mesure que se dévoilent les répliques: mon besoin de l'altérité, ma demande d'autres, l'abandon aussi. Mais mes textes viennent toujours d'appels sensoriels traduits ensuite en mots.» Il conclura là-dessus en soulignant qu'il aime bien que l'écriture remette en question la façon dont nous sommes présents au monde, qu'elle soit critique, politique, mais surtout poétique, rejoignant ainsi Enzo Corman qui parle, lui, de «poélitique»...

Dans un tout autre registre, Melquiot dira aussi qu'il est ravi de partager les ressources et les outils offerts par la Comédie de Reims — «contrairement aux auteurs de la génération précédente qui affichent souvent un mépris souverain envers notre génération» — et qu'il attend beaucoup du prochain séjour de Jean-Rock Gaudreault, invité à titre d'auteur en résidence par Mélimôme l'automne prochain. Le contact entre les deux dramaturges lors du premier passage de Gaudreault à Reims il y a deux ans laisse entrevoir des choses intéressantes, s'il faut en croire Fabrice Melquiot.

D'ici là, le blitz Melquiot aura eu le temps de frapper Montréal. Le dramaturge sera chez nous dès la mi-avril pour participer à la série Nouvelles écritures théâtrales. Pendant son séjour ici, les finissants du Conservatoire d'art dramatique présenteront Le Diable en partage, du 29 avril au

7 mai (relâche le 1er) à la Cinquième salle de la Place des Arts; le 19 avril, à 19h30, à la Maison Théâtre, on présentera la lecture de Kids; le 21 avril, à 20h, celle d'Autour de ma pierre, il ne fera pas nuit, à la Maison de la culture du Plateau-Mont-Royal, et, le

25 avril, à 17h, le Théâtre d'Aujourd'hui présentera Veux-tu?. Pour chacune de ces activités, il faut réserver à l'avance et même se munir d'un laissez-passer à certains endroits. Pour ce qui est de la quatrième mise en lecture, celle de Bouli Miro, elle aura lieu le 20 avril à 10h30 à la Bibliothèque du Mile-End Jeunes, mais le communiqué reçu à cet effet laisse croire que la lecture sera présentée sous invitation seulement. Là comme ailleurs, il est plus prudent de vérifier vous-même avant de vous déplacer.