Boucar Diouf présente un spectacle champ gauche, mais pas dans le champ

Dans son cinquième spectacle, « Nomo sapiens », l’humoriste et biologiste Boucar Diouf ne se prive pas de puiser dans ses connaissances scientifiques pour faire rire, mais aussi pour faire réfléchir.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Dans son cinquième spectacle, « Nomo sapiens », l’humoriste et biologiste Boucar Diouf ne se prive pas de puiser dans ses connaissances scientifiques pour faire rire, mais aussi pour faire réfléchir.

Dans son cinquième spectacle, Nomo sapiens, Boucar Diouf s’amuse à décortiquer l’être humain, cette espèce fascinante capable de la pire imbécillité comme de la plus grande finesse d’esprit. Chacun porte en lui cette dualité, insiste l’humoriste. Mais on aurait tout de même tendance à croire que Boucar Diouf est plus érudit qu’imbécile. Lui, en tout cas, se refuse à prendre le public pour une valise.

Nomo sapiens est un spectacle exigeant dans lequel le biologiste et humoriste ne se prive pas pour puiser dans ses connaissances scientifiques. Pour faire rire, mais aussi pour faire réfléchir. « Je ne sais pas si je fais de l’humour engagé, mais je ne fais jamais quelque chose de désengagé, en tout cas. Je travaille toujours mes textes pour faire en sorte qu’ils dilatent la rate, mais aussi pour qu’ils touchent le coeur. Et pour qu’ils stimulent l’esprit peut-être éventuellement. Je ne monte jamais sur scène avec pour simple objectif de faire rire les gens », raconte-t-il.

Ce n’est donc pas demain la veille que vous verrez Boucar Diouf faire le pitre aux côtés d’autres humoristes dans une émission délirante comme LOL. Qui rira le dernier ? sur Prime Video. Le cabotinage, la vulgarité, la facilité : Boucar Diouf évite le plus possible. Jamais il ne lui viendrait pour autant à l’esprit de regarder de haut ceux qui pouffent de rire à une blague en bas de la ceinture.

« J’accepte que les gens puissent trouver ça drôle. Je n’irai jamais là, mais bon, ça ne fait de mal à personne. C’est la diversité qui crée la résilience dans un écosystème. En d’autres mots, on ne peut pas tous trouver drôle la même affaire. Moi, je sais, par exemple, qu’il y a des gens qui ne sont pas du tout touchés par mon humour. Ce que je fais, ce n’est vraiment pas pour tout le monde. Si tu n’aimes pas entendre parler de cousinage avec les grands singes, ce n’est pas une bonne idée de venir me voir en spectacle », reconnaît celui que l’on peut également lire dans les pages deLa Presse+. 

Acteur de la « rigolocratie »

En se cantonnant à un humour très intellectuel, que d’aucuns qualifieraient d’intelligent, il sait très bien qu’il n’a pas choisi la voie facile. Cet océanographe devenu humoriste « par accident » n’a jamais eu l’ambition de devenir une vedette grand public du rire. Depuis quelques années, il prend ses distances de l’industrie. Il refuse systématiquement de participer aux jeux télévisés et produit lui-même ses spectacles.

« Je suis comme ça. Je n’emprunte jamais le chemin tout tracé d’avance. Je dis souvent aux jeunes humoristes : tout le monde prend l’autoroute pour aller à Québec, mais moi, je préfère prendre la 132. La 132, il y a plein de surprises. Tu découvres les battures du fleuve, les villages… L’autoroute, c’est juste une ligne droite », illustre-t-il avec son singulier langage coloré que les Québécois ont adopté il y a une quinzaine d’années déjà.

Auteur, chroniqueur, animateur : Boucar Diouf a tout de même bien profité de l’omniprésence des humoristes dans la sphère publique. Mais il se montre aujourd’hui plus critique de ce qu’il appelle la « rigolocratie », la dictature de rire. Comme si, au Québec, n’importe quel propos sérieux devait être dilué avec des blagues.

« Je ne sais pas pourquoi le Québec est autant une société qui a besoin de se faire rire. Est-ce que c’est à cause des deux échecs référendaires ? Peut-être. On est encore à la recherche d’identité. C’est comme si on était encore une société adolescente pour qui le rire est un refuge. Moi, je pense qu’on doit accepter d’avoir parfois des discussions sérieuses sans humour », analyse Boucar Diouf, bien conscient toutefois d’être lui aussi partie prenante à la « rigolocratie ».

Rire pour oublier

Le rire n’en demeure pas moins essentiel, l’humoriste ne prétend pas le contraire. Durant son enfance au Sénégal, ce fut pour lui le seul moyen de s’émanciper, après avoir contracté la polio, qui l’a laissé paralysé à vie de la jambe droite. Pendant que ses frères excellaient sur le terrain de soccer, lui, il faisait déjà rire la galerie. « Derrière chaque personne qui rit se cache une souffrance qu’on tente d’oublier. Moi, c’est ma jambe », confesse-t-il avec le recul.

Avec Nomo sapiens — dont le titre est une contraction de « nono » et d’« homo sapiens » (homme intelligent) —, Boucar Diouf se sert de l’humour pour parler des changements climatiques qui, traités sérieusement, le rendent anxieux, voire cynique, même lui, l’éternel optimiste. La passivité des gouvernements l’exaspère. À croire que la bêtise de l’homme prend le dessus sur sa capacité à réaliser de grandes choses.

Je ne sais pas pourquoi le Québec est autant une société qui a besoin de se faire rire. Est-ce que c’est à cause des deux échecs référendaires ? Peut-être.

 

L’évolution serait-elle une régression ? « Le problème, c’est que c’est nous, les êtres humains, qui définissons ce que c’est, l’évolution. Quand tu fais le classement de l’intelligence, tu ne te mets pas en bas ! Mais si on demandait aux caribous, je ne suis pas sûr que l’être humain arriverait en tête. On est quand même le seul animal qui a une seule planète et qui la détruit sans pouvoir s’arrêter. »

Mieux vaut en rire qu’en pleurer, en effet.

Nomo sapiens

Une création de Boucar Diouf, à la salle Pauline-Julien le 25 janvier, au théâtre Desjardins de LaSalle le 26 janvier, au théâtre L’Étoile de Brossard le 2 février et en tournée partout au Québec.

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