«Clandestines»: la fragilité d’un droit

Marie-Claude St-Laurent et Marie-Ève Milot travaillaient sur leur projet depuis quatre ans quand l’arrêt « Roe v. Wade » a été annulé.
Photo: Julien Cadena Le Devoir Marie-Claude St-Laurent et Marie-Ève Milot travaillaient sur leur projet depuis quatre ans quand l’arrêt « Roe v. Wade » a été annulé.

Le 24 juin dernier, lorsqu’est sortie l’explosive décision de la Cour suprême américaine annulant l’arrêt Roe v. Wade, les deux créatrices du Théâtre de l’Affamée étaient justement dans un café new-yorkais et venaient de trouver la fin de leur texte explorant le débat autour de l’avortement. Incroyable timing, qui les a incitées à se dire : notre pièce « n’est plus une dystopie. C’est une alarme ».

Elles travaillaient sur ce sujet depuis déjà quatre ans. « La montée de la droite nous donnait quelques indices qu’il pourrait y avoir un recul ; ça se trame depuis des années aux États-Unis », explique Marie-Ève Milot. Et les directrices de la compagnie féministe désiraient rappeler l’histoire de l’avortement au Québec, qu’elles disent très peu connue. En braquant le projecteur ailleurs que sur la grande figure du Dr Henry Morgentaler. « Même s’il est très important, on avait envie de parler des femmes, qui ont aussi travaillé dans la clandestinité pour donner accès à l’avortement à nos mères et nos grands-mères. »

Appuyée sur des recherches et la consultation d’experts, Clandestines est calquée sur la réelle histoire de cet acte médical décriminalisé ici seulement en 1988, « mais en s’inspirant du contexte politique actuel ». Les autrices de Guérilla de l’ordinaire ont choisi d’en faire une dystopie, campée dans un futur très proche, en 2025, puisque « tout peut basculer terriblement vite », dit Milot. « On voulait démontrer la fragilité du droit à l’avortement ici, explique Marie-Claude St-Laurent. Avec ce qui s’est passé aux États-Unis, c’est devenu extrêmement concret. Ça pourrait se produire ici ! Il n’y a pas de loi qui protège l’avortement en ce moment au Canada. » Il y a un vide juridique.

Photo: Paul Chiasson archives La Presse canadienne Le Dr Henry Morgentaler manifeste à Ottawa pour la liberté de choix dans les années 1980.

Elles insistent : la menace ne guette pas que nos voisins du Sud, rappelant que des députés canadiens anti-choix continuent de déposer des projets de loi. « Aussi, les groupes anti-avortement ont beaucoup changé ces dernières années, reprend l’autrice et comédienne. Ils se rajeunissent, ils sont beaucoup plus politisés. Il y a peut-être moins de groupes religieux ici. Mais il y a de plus en plus de jeunes politiciens qui revendiquent être anti-choix. » « Je trouve qu’on a la fâcheuse tendance à tenir nos droits pour acquis, ajoute sa complice. Et je pense que ça nous rassure de nous dire que ça ne peut pas arriver ici. » Elle rappelle aussi que même ce droit est actuellement « difficile d’accès » dans plusieurs régions hors des grands centres.

D’où l’importance pour elles que l’avortement soit un droit absolu, sans aucune condition. « L’idée des groupes anti-avortement, c’est de morceler tranquillement le droit, indique Marie-Claude St-Laurent. Les conditions, c’est comme ça qu’on le fait reculer : en le grugeant petite bouchée par petite bouchée. Par exemple, les avortements de troisième trimestre représentent moins de 1 % [du total]. Donc, qu’est-ce que ça changerait si on mettait une limite ? En fait, une fois que la limite existe, c’est beaucoup plus facile de restreindre, et encore restreindre le droit. C’est ce qu’on voulait exposer dans la pièce : toutes ces stratégies-là, qui sont très subtiles et habiles. »

C’est aussi parce que ces avortements de troisième trimestre suscitent « énormément d’inconfort, de malaise et de doute » qu’il serait facile de s’infiltrer dans cette brèche, note Marie-Ève Milot. « Rapidement, quand on ouvre ce sujet de [l’avortement] sans aucune condition, il y a beaucoup d’écueils et de tabous. Une personne qui se dit pro-choix, tout d’un coup [va faire] : oui, mais. »

« Dans ces conversations-là, quand on va jouer dans les zones qui causent la friction, on se rend compte qu’il y a beaucoup de préjugés anti-avortement qui font partie du discours populaire, sans qu’on s’en rende compte, ajoute Marie-Claude St-Laurent. Comme le niveau de risque des avortements. Alors qu’il y a plus de risques à accoucher qu’à se faire avorter ! » Ou prétendre qu’une interruption de grossesse suscite forcément de la culpabilité ou de la tristesse chez la femme qui y a recours.

Photo: Peter Bregg Des membres de la Caravane de l’avortement manifestent sur la colline du Parlement le 9 mai 1970.

« On joue avec ces limites-là dans la pièce. Même s’ils se présentent comme étant pro-choix ou anti-choix, chaque personnage va être, à un moment, placé devant ses propres limites, ses propres préjugés. On va jouer dans ces zones grises, qui se situent à l’intérieur de nous, pas juste sur le plan législatif ou politique. C’est vraiment ce qui nous a intéressées dans la pièce. »

Le duo, qui a recueilli un nombre étonnant de confidences sur des avortements clandestins vécus par des mères, des tantes et jamais racontés, constate qu’existe encore un grand tabou entourant cette procédure. « Je pense que ça pose toutes sortes de questions sur la maternité, la non-maternité », ajoute l’actrice.

Thriller

Clandestines est campée dans un monde qui ressemble au nôtre maintenant. Sauf qu’y a été promulguée une loi prétendant rendre les avortements plus sécuritaires. Le récit tendu nous plonge d’abord au coeur des procédures clandestines, entourées de tout un protocole secret, pratiquées par une sage-femme et une médecin très enceinte — des personnages inspirés de figures réelles. On découvrira qu’un réseau anti-choix tente de remettre en question le statut du foetus.

L’intrigue suit plusieurs personnages (une jeune femme déterminée à mettre un terme à sa grossesse malgré les obstacles, divers militants anti-choix, dont un politicien), qui vont s’entrecroiser pour dresser un « portrait intime, politique et judiciaire de l’histoire de l’avortement », résume Marie-Claude St-Laurent.

L’idée des groupes anti-avortement, c’est de morceler tranquillement le droit. Les conditions, c’est comme ça qu’on le fait reculer : en le grugeant petite bouchée par petite bouchée.

 

Et la pièce emprunte la forme d’un thriller, très assumé. « On est particulièrement fières de ce spectacle, parce qu’on a trouvé cette fois-ci une façon de militer en embrassant entièrement la fiction, affirme l’interprète. On suit des personnages complexes qui nous surprennent, il y a de l’action. À travers ça, on expose des idées engagées, oui, mais il reste qu’ultimement, c’est une intrigue. » Qu’elles ont écrite à la façon de ces téléséries dont on dévore des épisodes « parce qu’on a trop hâte de savoir ce qui va arriver. C’est ce qu’on tente de recréer au théâtre ».

En créant la pièce au Centre du Théâtre d’Aujourd’hui, elles sont conscientes de s’adresser à des gens qui, « probablement, d’une façon fortement majoritaire, se présentent comme étant pro-choix. On a envie de s’adresser précisément à ce public qui, je pense, va être surpris de reconnaître certains comportements, certaines réflexions qui peuvent provenir de préjugés véhiculés par les groupes anti-choix ». Et donc « de venir bousculer ses convictions », ajoute Marie-Ève Milot, qui signe la mise en scène.

C’est ce miroir de la fragilité intérieure face à l’avortement qu’elles souhaitent lui tendre, reprend sa comparse. « Et nous, on l’a vécu en traversant la pièce, en réfléchissant et avec nos interlocuteurs et interlocutrices. On en a vécu, des frictions, aussi ! Quand on se met à creuser cette question-là, à donner des visages, des histoires, à rendre ça complexe, parce que ça l’est nécessairement, on se rend compte que c’est fragile. » La phrase finale de la pièce capture leur message : « On ne peut pas se reposer ».

Clandestines

Texte : Marie-Ève Milot et Marie-Claude St-Laurent. Mise en scène : Marie-Ève Milot. Avec Alexandre Bergeron, Sofia Blondin, Diane Lavallée, Myriam LeBlanc, Nahéma Ricci, Mattis Savard-Verhoeven et Marie-Claude St-Laurent. À la salle Michelle-Rossignol du Centre du Théâtre d’Aujourd’hui, du 24 janvier au 11 février



À voir en vidéo