«Dix quatre» à La Licorne: Le pacte faustien de scénaristes télé 

Alexandre Fortin, Laura Amar, Irdens Exantus et Norman Helms dans « Dix quatre », une production du Théâtre de La Manufacture
Photo: Suzane O'Neill Alexandre Fortin, Laura Amar, Irdens Exantus et Norman Helms dans « Dix quatre », une production du Théâtre de La Manufacture

Après avoir vu tout l’espace médiatique consacré à feu District 31 et combien le public québécois a aimé ses personnages, qui peut encore nier l’impact social d’une télésérie ? C’est l’un des sujets que soulève Dix quatre. Créée à Toronto en 2019, la pièce est née de la brève participation de son auteur, le dramaturge Jason Sherman (La Licorne avait présenté son Trois dans le dos, deux dans la tête il y a 25 ans), à l’écriture d’une série policière.

Traduite avec punch par Jean Marc Dalpé, Dix quatre nous plonge dans l’ardu processus créatif de quatre scénaristes tentant d’accoucher d’une nouvelle télésérie, sous la pression de créer un succès. L’écriture prend un virage inattendu lorsque l’un des scripteurs, Colin, victime d’un grave profilage racial, s’inspire de sa pénible expérience pour pondre un épisode percutant. Or, l’équipe est censée créer une émission sur des policiers « qui sauvent le monde »… Colin (excellent Irdens Exantus), lui, s’insurge contre un projet qu’il considère comme un outil de propagande pour les forces de l’ordre.

La pièce pose donc des questions bien d’actualité : les artistes sont-ils tenus de rendre compte de la vérité, de ce qui se passe réellement dans le monde ? Comment le divertissement façonne-t-il la société ?

La satire de l’industrie

La satire de l’industrie télévisuelle, milieu compétitif où l’intégrité artistique et les principes sont solubles dans l’argent et le carriérisme, et où les auteurs sont obligés de faire des compromissions par rapport à leurs idées de départ, n’est pas exactement inédite.

Mais Jason Sherman s’en sert pour faire une critique sociale des systèmes qui peinent à changer, où l’on ne donne pas la capacité de s’exprimer aux voix s’écartant du moule ; les deux se font écho. Même, comme dans le cas de Colin, lorsqu’on prétend avoir embauché un créateur précisément parce qu’on aimait sa « voix » artistique particulière. Sans parler de cette pauvre scénariste débutante (convaincante Laura Amar), seule femme du quatuor, interrompue chaque fois qu’elle ouvre la bouche…

Déjouer les attentes

L’efficace mise en scène de Didier Lucien parvient à garder vivante, prenante, une pièce bien ficelée, mais un peu longuette, qui comporte, de plus, des situations pas si évidentes à animer : le huis clos des réunions d’auteurs ébauchant leurs idées.

Ces échanges, de plus en plus tendus, entre scénaristes sont bien rendus par la distribution, dont Alexandre Fortin et un Norman Helms très juste en auteur désabusé.

Dans ce spectacle qui s’amuse à déjouer les attentes, où la comédie satirique côtoie la réflexion sociale, le ton décolle aussi quelquefois du réalisme. À cet égard, la jouissive scène où l’ambitieuse productrice (une très savoureuse Marie-Hélène Thibault) est campée en figure tentatrice méphistophélique est des plus éloquentes…

Dix quatre

Texte : Jason Sherman. Traduction : Jean Marc Dalpé. Mise en scène : Didier Lucien. À La Grande Licorne, jusqu’au 25 février.

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