«Je t’écris au milieu d’un bel orage»: éternels amoureux

Sans faire l’impasse sur les concepts philosophiques, le spectacle mise d’abord et avant tout sur l’humanité des protagonistes, sur l’amour et la mort, sur l’absence de l’autre et sur la brûlure qu’elle provoque.
Yves Renaud Sans faire l’impasse sur les concepts philosophiques, le spectacle mise d’abord et avant tout sur l’humanité des protagonistes, sur l’amour et la mort, sur l’absence de l’autre et sur la brûlure qu’elle provoque.

Entre 1944 et 1959, l’écrivain Albert Camus et la comédienne Maria Casarès se sont écrit 865 lettres passionnées et passionnantes, des missives tour à tour intimes et politiques, amoureuses et jalouses, triviales et grandioses. À partir de cette ample correspondance publiée chez Gallimard en 2017, Dany Boudreault (adaptation) et Maxime Carbonneau (mise en scène) ont élaboré un spectacle soigné, généralement sobre, un peu long, mais souvent émouvant. Je t’écris au milieu d’un bel orage est présenté au théâtre du Nouveau Monde (TNM) après avoir connu une première version à l’occasion du Festival international de la littérature en 2021.

Pour donner une colonne vertébrale à la représentation, et s’assurer que le spectacle s’affranchisse un tant soit peu du cadre contraignant des lettres échangées, on a imaginé une entrevue télévisée accordée par Maria Casarès au terme d’une existence exceptionnelle. En répondant aux questions du journaliste, notamment à propos de sa liaison « secrète » avec Camus, l’actrice fait surgir le passé. La scène devient alors le point de jonction des lieux et des époques. Classique, mais impeccable, l’espace imaginé par le metteur en scène et ses collaborateurs évoque à la fois le plateau de télévision, avec ses caméras et ses images projetées sur de longs tulles suspendus, mais aussi les nombreuses chambres d’hôtel, celles où les amoureux se sont languis l’un de l’autre avant de renouer passionnément.

L’histoire de la France

Bien entendu, de la Seconde Guerre mondiale à la guerre d’Algérie, l’histoire politique et intellectuelle de la France occupe une place importante dans les échanges du couple. Alors que Casarès se consacre à sa florissante carrière de comédienne, Camus écrit profusément pièces, romans et essais, tout en s’opposant à l’existentialisme, au marxisme et au totalitarisme soviétique. Évoquant son modèle sans l’imiter, Anne Dorval est convaincante, surtout dans les moments où la Casarès qu’elle incarne est dans la force de l’âge, c’est-à-dire l’essentiel du spectacle. Quant à Steve Gagnon, il exprime bien les dilemmes de Camus, notamment en matière conjugale, mais il fait surtout honneur à son éloquence. Il est une scène sublime qui vaut à elle seule le détour. Casarès demande à Camus de prononcer le discours qu’il prépare pour la remise du prix Nobel de littérature. Le regard plongé dans celle qu’il aime, l’écrivain affirme : « L’art n’est pas à mes yeux une réjouissance solitaire. Il est un moyen d’émouvoir le plus grand nombre en offrant une image privilégiée des souffrances et des joies communes. Il oblige donc l’artiste à ne pas s’isoler. » Au terme du discours, la comédienne déclare : « Je sens mon coeur fondre quand je pense à celui qui tremble un peu, qui hésite, prie et frissonne au fond de toi, celui que je devine souvent et qui de temps en temps se laisse aller devant moi. Quelle fête, jeune triomphateur, quelle fête. »

Sans faire l’impasse sur les concepts philosophiques, le spectacle mise d’abord et avant tout sur l’humanité des protagonistes, sur l’amour et la mort, sur l’absence de l’autre et sur la brûlure qu’elle provoque. « Il m’est venu de toi plus de douleurs que je n’en attendais jamais d’un être, écrit Camus. Mais avec tant de détresses, ton visage reste pour moi celui du bonheur et de la vie. Je n’y puis rien, je n’ai rien fait pour cela : je t’aimerai jusqu’à la fin. »

S’il comporte de très belles scènes, notamment celles où les ébats amoureux du couple sont traduits en de jolies chorégraphies, il faut reconnaître que le spectacle de 120 minutes s’étire en longueur. La suppression de quelques passages redondants, ou alors mélodramatiques, comme la représentation bien peu subtile de l’accident de voiture, changerait l’ensemble, permettrait à ce spectacle rempli de qualités de prendre son envol.

Je t’écris au milieu d’un bel orage

Texte : Albert Camus et Maria Casarès. Adaptation : Dany Boudreault. Mise en scène : Maxime Carbonneau. Au TNM jusqu’au 19 février.

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