«Une maison de poupée, 2e partie»: Macha Limonchik dans le ring de boxe des idées

Ce qui avait fait scandale dans Une maison de poupée, c’était que Nora abandonne ses enfants. Un geste qui reste tabou, même si les deux créatrices, Macha Limonchik et Marie-France Lambert, disent comprendre la nécessité de cet acte de survie.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Ce qui avait fait scandale dans Une maison de poupée, c’était que Nora abandonne ses enfants. Un geste qui reste tabou, même si les deux créatrices, Macha Limonchik et Marie-France Lambert, disent comprendre la nécessité de cet acte de survie.

Qu’arrive-t-il à la protagoniste d’Une maison de poupée, une fois qu’elle a quitté son foyer pour s’émanciper ? Quelques dramaturges, dont la nobélisée Elfriede Jelinek (Ce qui arriva après le départ de Nora), ont répondu en écrivant une suite au chef-d’oeuvre de 1879. En 2017, l’auteur américain primé Lucas Hnath créait ainsi à Broadway A Doll’s House, part 2, qui reprend le récit 15 ans après le geste révolutionnaire posé par l’héroïne de Henrik Ibsen.

Il est vrai que Nora représente une figure majeure. C’est le « premier personnage féministe, on pourrait dire, une précurseure, avance Marie-France Lambert, qui monte le texte. Et ce qui nous scie, c’est de voir qu’on est encore pris avec les mêmes débats. Se définir en tant que femme dans la société. Moi, je me bats encore pour prendre ma place. On est toujours en train d’essayer d’avoir le même salaire que nos partenaires ».

« Nora nous permet de voir le chemin qui a été fait et celui qui nous resteà parcourir », ajoute Macha Limonchik.La comédienne est celle qui a proposé Une maison de poupée, 2e partie au Théâtre du Rideau vert — où elle n’avait jamais joué. « De très beaux rôles pour des femmes de 50 ans, il y en a très peu, explique-t-elle. C’est une espèce de trou dans la dramaturgie en Occident, la cinquantaine : trop jeune pour jouer la grand-mère, trop vieille pour jouer la mère d’un jeune… Je ne trouve pas chaussure à mon pied en ce moment, les actrices de mon âge se partagent une très petite tarte. »

« Mon Dieu que c’est bon ! a pour sa part réagi Marie-France Lambert en lisant ce texte. Et ça prend tout un culot pour écrire une suite à une pièce aussi importante. » La metteuse en scène aime le caractère très américain, qui contraste avec l’austérité d’Ibsen, de cette oeuvre à l’écriture contemporaine, la collision entre la rigidité de l’époque et cette « langue très libre, vivante ». Et si cette suite se suffit à elle-même, l’auteur a inclus dans sa pièce un petit récapitulatif de la Maison de poupée originale « tellement bien amené » que ceux qui ne l’ont pas vue « vont tout comprendre », précise-t-elle.

On rit souvent des travers, des excès des personnages. C’est une pièce très efficace. C’est un débat d’idées, aussi. Un combat entre les personnages, entre leurs revendications. Alors je le prends physiquement aussi, comme un ring de boxe.

 

Lucas Hnath — dont on avait vu à Montréal la pièce Red Speedo — en a aussi fait une comédie. « On rit souvent des travers, des excès des personnages, indique Limonchik. C’est une pièce très efficace. C’est un débat d’idées, aussi. Un combat entre les personnages, entre leurs revendications. Alors je le prends physiquement aussi, comme un ring de boxe. Je m’en vais me battre pour défendre mes idées. Et je veux que ça paraisse dans mon corps. Nora ne bouge pas comme sa fille, ou son mari, parce qu’elle a eu sa liberté. »

En entreprenant ce projet, on pourrait dire que l’actrice a elle-même pris son parcours en main, un peu à l’instar d’une Nora. Cette démarche n’est pourtant pas dans son tempérament, note la « très réservée » Limonchik. Elle n’est pas du genre à rêver de jouer tel rôle. « Moi, je ne sais pas ce que je vais faire tant que je ne suis pas dans la salle de répétition. Parce que j’ai envie de découvrir [ma version du personnage] avec la vision du metteur en scène, avec mes camarades. »

« Ce qui fait que Macha a une grande souplesse, intervient Lambert. Elle arrive sans idée préconçue et est ouverte à toutes les propositions. Et elle ne cherche pas non plus à embellir Nora. Elle assume complètement ses failles. Et même, quand elle a un petit côté retors ou qu’on n’est pas d’accord avec elle, c’est tes bouts préférés (rires). J’ai souvent côtoyé des interprètes qui essayaient de protéger le personnage, comme si c’était eux. » Alors que c’est « l’humanité, les contradictions » de Nora que la comédienne désire faire jaillir.

Balancier

Quinze ans après avoir refait sa vie, Nora retrouve donc sa famille, avec qui elle avait complètement coupé les ponts. Revenue dans son ancien foyer par nécessité légale, afin de protéger la liberté qu’elle a réussi à bâtir, elle doit successivement faire face à ceux qui ont souffert de son départ : son mari (Paul Ahmarani), son ancienne nourrice (Louise Laprade) qui a élevé ses enfants à sa place et sa fille (Rebecca Vachon).

« L’auteur est habile et s’amuse à titiller le public », relève Macha Limonchik. La pièce suscite une écoute active, engagée chez le spectateur, « parce qu’il va prendre le côté de l’une, de l’autre, puis encore de l’une. Et il y a des punchs ». Pour Marie-France Lambert, « ce qui est bien dans la pièce de Lucas Hnath, c’est que c’est un balancier, toujours ». D’un dialogue à l’autre, les personnages auxquels on donne raison varient.

Ce qui avait fait scandale dans Une maison de poupée, c’était que Nora abandonne ses enfants. Une actrice de l’époque avait même refusé de l’incarner sur scène, obligeant Ibsen à écrire une version avec une fin différente. Un geste qui reste tabou, même si les deux créatrices disent comprendre la nécessité de cet acte de survie. « Dans sa volonté de s’affranchir et de trouver vraiment qui elle est, on est toutes avec elle, dit la metteuse en scène. Mais dès qu’arrive l’abandon des enfants, il n’y a plus rien qui tient. » « Moi, c’est mon travail de me mettre dans la peau d’un autre être humain, et ça reste très mystérieux, ajoute Limonchik. Je vais suivre son parcours, mais je ne peux pas dire que je comprends. »

Forte

Même si elle est campée à la fin du XIXe siècle, cette pièce « hors du temps parle de notre temps à nous », dit Macha Limonchik. Elle traite notamment de la difficulté à rester soi-même dans une relation de couple, de « comment être avec quelqu’un d’autre, tout simplement. C’est difficile. Alors qu’on change avec le temps ». Et Nora s’y livre à une totale remise en question de l’institution du mariage. La comédienne trouve très drôle que ce soit elle, mariée depuis bientôt 20 ans, « qui joue la femme qui n’y croit pas. Ça m’amuse beaucoup. Je trouve que c’est un métier fantastique pour ça ».

On découvre dans cette 2e partie une Nora complètement différente de celle vue dans la pièce d’Ibsen. Fière de la vie réussie qu’elle a construite, et de sa richesse, celle-ci « a du swag, de l’orgueil, une vanité jusqu’au ridicule. Et elle a du courage. Elle est vraiment forte ! » selon son interprète. Elle assume complètement ses décisions. « C’est là où j’aurais peut-être des choses à apprendre d’elle. »

« Parce qu’on s’excuse toujours, les femmes, déplore Marie-France Lambert. On s’excuse d’avoir du succès, de faire de l’argent… » « Et après, on apprend qu’on en fait moins qu’on devrait, reprend Limonchik. Et on s’en veut d’avoir pensé que ça allait de soi. C’est un combat perpétuel, je trouve. Aussi d’être une bonne mère, mais de partir jouer au théâtre, et de ne pas être là le soir pour les soupers et les devoirs. »

Cette question de la conciliation entre la réalisation de soi et la maternité n’est pas réglée, 150 ans après l’affranchissement de Nora. « Moi, j’ai beaucoup moins travaillé quand j’ai eu ma fille, révèle Macha Limonchik. Et je pense que mon plaisir d’être sur scène est très lié au fait qu’elle est grande, désormais. Je suis libérée, en quelque sorte. Alors on dit : oui, les choses ont changé. Mais je peux faire mon métier avec plus de coeur, de joie, parce qu’avec moins de culpabilité. Ce n’est pas rien ! »

Une maison de poupée, 2e partie

Texte : Lucas Hnath. Traduction : Maryse Warda. Mise en scène : Marie-France Lambert. Au théâtre du Rideau vert, dès le 24 janvier.

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