L’évolution médiatique d’une idée

Jean-Philippe Baril Guérard sera lui-même sur la scène du Quat’Sous pour y incarner un personnage portant son nom, qui, préparant une œuvre documentaire sur le scandale déclenché par l’essai de Darwin, essaie de reconstituer la véritable histoire.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Jean-Philippe Baril Guérard sera lui-même sur la scène du Quat’Sous pour y incarner un personnage portant son nom, qui, préparant une œuvre documentaire sur le scandale déclenché par l’essai de Darwin, essaie de reconstituer la véritable histoire.

Et si Charles Darwin avait publié son essai fondamental aujourd’hui plutôt qu’en 1859 ? C’est ce qu’a imaginé Jean-Philippe Baril Guérard pour sa nouvelle création teintée d’humour noir, Vous êtes animal. Dans ce monde uchronique, le défenseur de la théorie de la sélection naturelle se retrouve vite au centre d’une intense polémique médiatique, critiqué ou récupéré par tous les côtés idéologiques. Attaqué personnellement, le scientifique est-il prêt à devenir un ennemi public pour défendre ses idées ?

En lisant Sur l’origine des espèces pour sa précédente pièce, Tranche-cul, le dramaturge avait tenté de comprendre comment on avait fini par déformer Darwin — lui attribuant la notion de survie du plus fort, alors qu’il parlait du mieux adapté — pour faire avancer des causes n’ayant aucun rapport avec lui. « C’est intéressant de voir à quel point des subtilités se perdent quand une idée devient mainstream et qu’elle fait partie de la culture populaire, dit-il. Et ça devient tellement établi que personne ne remet en question ces concepts. » Lorsqu’une information est mal comprise, qu’on perd le contrôle sur son message, la rectification devient « vraiment difficile ». Et même s’il est victime d’interprétations erronées, on en « tient quand même l’auteur d’origine pour responsable », ajoute Jean-Philippe Baril Guérard.

La désinformation n’est pas un phénomène propre à aujourd’hui. « Historiquement, chaque nouvelle technologie qui a permis de transmettre de l’information a été une nouvelle façon aussi de diffuser de la propagande et de la mauvaise info », rappelle-t-il. Ce qui diffère surtout, c’est la rapidité et l’échelle auxquelles elle se propage dans notre culture mondialisée.

S’il met en cause notre manque de « littératie » journalistique, où on ne fait plus guère la distinction entre l’information et l’opinion, le mordant auteur de Manuel de la vie sauvage ne veut surtout pas faire une critique réductrice des médias. En y collaborant lui-même, le chroniqueur a acquis un « grand respect pour le travail journalistique ». « Mais comme artiste, je suis conscient du deal que je dois faire avec les médias : accepter parfois de résumer un travail de deux ou trois ans et trouver la façon dont ça passe bien dans une entrevue de 10 minutes à la radio ou dans un article. Ce jeu-là est très périlleux. Et je trouvais que, pour parler de ce pacte, la science était une meilleure porte d’entrée. Le travail que les scientifiques ont à faire est encore plus difficile, parce que la matière qu’ils ont à transmettre est encore moins digeste, dans un espace très restreint. J’admire ceux qui réussissent à bien le faire. »

Effets de réel

 

Mise en scène par Patrice Dubois, issue d’une collaboration « extraordinaire », dixit l’auteur, avec les membres de L’Ensemble, le groupe d’artistes permanents du Théâtre PÀP, Vous êtes animal convoque dans son récit un large éventail de figures médiatiques, inspirées par des personnalités connues. Jean-Philippe Baril Guérard sera lui-même sur la scène du Quat’Sous pour y incarner un personnage portant son nom, qui, préparant une oeuvre documentaire sur le scandale déclenché par l’essai de Darwin, essaie de reconstituer la véritable histoire. Ce mélange de réalité et de fiction dans la pièce permet de mettre en lumière la confusion entre le vrai et le faux dans laquelle on baigne. « Les effets de réel m’aident aussi à rendre l’histoire encore plus crédible. Cela met en exergue les entorses que je fais à la réalité et crée des effets comiques. »

Dans notre façon d’appréhender le monde, tout maintenant doit être justifié par la science

 

En amorçant l’écriture de sa pièce, l’auteur avait en tête un parallèle entre ses personnages niant la théorie de l’évolution et nos contemporains qui réfutent les changements climatiques. Mais les négateurs d’une évidence scientifique ont pris un autre visage pour lui depuis la pandémie. « C’est spécial, à quel point la science a perdu du terrain dans les dernières années. »

Le dramaturge constate par contre que « dans notre façon d’appréhender le monde, tout maintenant doit être justifié par la science : la manière dont on s’entraîne, dont on se nourrit… Si bien qu’on a tendance à regarder chaque découverte en y cherchant un usage immédiat. Ça met beaucoup de pression sur les scientifiques. En outre, pendant la pandémie, on n’a pas beaucoup pardonné à la science d’évoluer en direct sous nos yeux. Tout à coup, on voyait des données préliminaires, parce qu’il y avait une certaine urgence. Voir des scientifiques ne pas être d’accord, arriver à des conclusions contraires, je pense que pour plusieurs gens, ça a créé une sorte de dissonance cognitive difficile à digérer. On veut de la certitude. Alors à cause d’une plus grande transparence dans la communication de la science, certains lui font moins confiance, paradoxalement ».

Vous êtes animal

Texte : Jean-Philippe Baril Guérard. Mise en scène : Patrice Dubois. Création du Théâtre PÀP. Avec Jean-Philippe Baril Guérard, Isabeau Blanche, Lyndz Dantiste, Laurence Dauphinais, Harry Standjofski et Phara Thibault.Du 17 janvier au 11 février, au Théâtre de Quat’Sous

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