«Féministe pour Homme»: pensée en mouvement

La comédienne Sophie Cadieux est confiante, mais rassurante, précisant plusieurs fois qu’elle n’est surtout pas l’une de ces femmes que la colère ne rendrait « pas sexy ».
David Ospina La comédienne Sophie Cadieux est confiante, mais rassurante, précisant plusieurs fois qu’elle n’est surtout pas l’une de ces femmes que la colère ne rendrait « pas sexy ».

En 2019, la Française Noémie de Lattre crée Féministe pour Homme, un solo où elle ose aborder, en faisant preuve d’un humour désarmant, en brandissant une main de fer dans un gant de velours, les tenants et les aboutissants du patriarcat. Après l’avoir présentée à seulement six reprises à l’automne 2021, Sophie Cadieux est de retour ces jours-ci à l’Usine C pour défendre la version québécoise du spectacle, une adaptation de Rébecca Déraspe mise en scène par Alix Dufresne et produite par Encore, un groupe qui oeuvre en humour tout en lorgnant de plus en plus souvent du côté du théâtre.

Imaginez un gym féministe, une salle de sport où s’attaquer aux préjugés, une vigoureuse séance de Zumba dont l’objectif serait de faire fondre les iniquités en ce qui concerne les femmes. C’est dans cet espace ludique, aux couleurs vives, que Sophie Cadieux s’avance. Elle porte le veston pailleté comme d’autres la cotte de mailles. La comédienne est déterminée, mais tout sourire. Elle est confiante, mais rassurante, précisant plusieurs fois qu’elle n’est surtout pas l’une de ces femmes que la colère ne rendrait « pas sexy ». Le ton est donné pour les 90 prochaines minutes, les vannes de l’ironie sont grand ouvertes, on va rire et grincer des dents.

Dans cette conférence à la mécanique implacable, parfait équilibre de dérision et de gravité, de pensée et de mouvement, on aborde des enjeux concernant la langue, le genre, la politique et l’économie, mais on disserte d’abord et avant tout à propos du corps des femmes. Il est question de sexualité, de séduction et de reproduction, de viol, d’agression et d’avortement. Tout cela sans que l’oratrice perde de vue sa propre posture de femme cis, hétéro, blanche et privilégiée. L’une des scènes les plus cathartiques braque les projecteurs sur le clitoris. À l’aide d’un modèle anatomique, la comédienne démystifie le prodigieux organe avec virtuosité.

Sous-titré « Guide de survie pour tous(tes) », le spectacle est une parfaite introduction aux enjeux du féminisme. Savante juxtaposition de statistiques et de dénonciations, de théories et d’émotions, de rires et de larmes, l’aventure galvanise et libère. S’il n’expose pas à des conceptions nouvelles, s’il ne propose pas de solutions inédites, le solo, empruntant aux codes du stand-up, instruit par le rire. Il constitue une puissante et indispensable piqûre de rappel, un vibrant hommage au combat qui a été livré et une astucieuse évocation de celui qui reste à engager.

Dans un spectacle mené tambour battant par Alix Dufresne, une metteuse en scène qui excelle dans l’art d’unir le mot et le geste, le ludisme et la dénonciation, Sophie Cadieux offre une performance athlétique. Prenant possession de la scène physiquement et intellectuellement, elle captive son auditoire du début à la fin. Il faut dire que la comédienne bénéficie d’une partition qui lui colle à la peau. Multipliant les références à l’histoire et à la culture du Québec, Rébecca Déraspe a fait un travail d’adaptation admirable. Savoir que ce spectacle essentiel, qui remet joyeusement les pendules à l’heure, s’apprête à visiter une trentaine de villes à travers la province, fait chaud au coeur.

Féministe pour Homme

Texte : Noémie de Lattre. Adaptation : Rébecca Déraspe. Mise en scène : Alix Dufresne. Une production d’Encore spectacle. À l’Usine C jusqu’au 21 janvier, puis en tournée du 1er février au 14 juin.

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