De Shakespeare à Riopelle

Illustration: Alain Pilon

Les propositions hors de l’ordinaire ne manquent pas dans l’abondante saison théâtrale qui débute. À commencer par l’ambitieuse épopée Rome, qui sera montée à l’Usine C par Brigitte Haentjens au printemps, avec une impressionnante distribution. Tissé à partir de cinq pièces romaines de Shakespeare, dont certaines jamais présentées ici, le texte adapté par Jean Marc Dalpé s’annonce comme une réflexion sur le pouvoir et la démocratie.

Pas banal non plus de voir deux créations québécoises consacrées à des peintres iconiques. D’abord, le très attendu Projet Riopelle de Robert Lepage, chez Duceppe. La production d’Ex Machina, qui marque le retour sur scène de Luc Picard, saisit Jean Paul Riopelle à deux époques, à travers son art, mais aussi à travers sa relation avec Joan Mitchell, campée notamment par Anne-Marie Cadieux. Adapté par Larry Tremblay de son roman éponyme, Tableau final de l’amour s’inspire plutôt de la vie de Francis Bacon. La nouvelle directrice de l’Usine C, Angela Konrad, y dirige Benoît McGinnis — qu’on verra aussi dans le spectacle musical Hedwig et le pouce en furie monté par René Richard Cyr, au Studio TD — et Samuël Côté dans un duo entre le peintre et son amant.

Ce ne sera pas la seule oeuvre de Tremblay présentée cette saison, puisque la metteuse en scène CatherineVidal redonne vie à sa fascinante pièce Abraham Lincoln va au théâtre, avec un engageant quatuor d’interprètes. Aussi présentée au théâtre du Nouveau Monde, Je t’écris au milieu d’un bel orage puise dans la correspondance amoureuse entre Albert Camus (Steve Gagnon) et la comédienne Maria Casarès (Anne Dorval), sous la plume de Dany Boudreault et la direction de Maxime Carbonneau.

Comme comédien, Boudreault se frotte aussi au romantisme dans Châteaux du ciel, en incarnant une figure historique, Louis II, jeune roi de Bavière. Une création de Marie-Claude Verdier — récente lauréate du prix Michel-Tremblay pour Seeker —, montée par le directeur du théâtre Denise-Pelletier (TDP), Claude Poissant. Et avec Le faiseur, dirigée par Alice Ronfard, le TDP offre une rarissime occasion de découvrir le théâtre de… Balzac. Une comédie sur le capitalisme financier adaptée par Gabrielle Chapdelaine.

Parmi les créations prometteuses, signalons Si vous voulez de la lumière au Prospero, une version contemporaine du Faust de Goethe, écrite par une douzaine d’auteurs de la francophonie. Dans l’aventure conçue par le metteur en scène Florent Siaud, un oncologue tente de sauver une patiente aimée de la mort. Et, à propos de science, avec Vous êtes animal, Jean-Philippe Baril Guérard imagine la polémique médiatique que créerait la publication par Darwin de sa théorie de l’évolution en 2022. Une satire mise en scène par Patrice Dubois. Aussi au Quat’Sous : Mille, singulière création écrite par Olivier Kemeid et dirigée par Mani Soleymanlou, une enquête sur les origines de la comédienne Monique Spaziani, qui y joue elle-même.

La compagnie Jean Duceppe s’offre aussi une première en portant sur scène un univers innu, incarné par sept interprètes autochtones. Manikanetish, adaptation du roman encensé de Naomi Fontaine par celle-ci et Julie-Anne Ranger-Beauregard, met en lumière les rapports entre une enseignante et ses élèves dans la réserve d’Uashat. Une mise en scène de Jean-Simon Traversy.

Autour des femmes

Qui aurait cru que la comédie Deux femmes en or, film culte de 1970, inspirerait un jour une dramaturge ? Dans cette adaptation libre où elle renoue avec le metteur en scène de Baby-Sitter, Philippe Lambert, la mordante Catherine Léger expose « le double standard » imposé aux femmes en matière de sexualité. À La Licorne.

À l’Espace Go, l’artiste en résidence Émilie Monnet orchestre un « événement festif », Neecheemus, qui fera découvrir la parole de huit créatrices, autochtones et noires, sur les thèmes de l’amour et de l’érotisme.

Clandestines, « thriller politique » créé par le prolifique duo créatif Marie-Ève Milot et Marie-Claude Saint-Laurent, explore pour sa part le sujet brûlant des groupes antiavortement dans un Canada dystopique. Également au Centre du Théâtre d’Aujourd’hui (CTD’A), Les filles du Saint-Laurent déploie une chorale de voix féminines, imaginée par l’autrice du sensible Les glaces, Rébecca Déraspe,en collaboration avec Annick Lefebvre et mise au monde par Alexia Bürger. Et dans Beau gars, présentée à la petite salle Jean-Claude Germain, la Canadienne Erin Shields (Si les oiseaux) satirise les stéréotypes en dépeignant un monde où les femmes sont dominantes.

Avec Une maison de poupée, 2e partie, l’Américain Lucas Hnath a imaginé une suite, bien reçue, au classique d’Ibsen. Au théâtre du Rideau vert, Marie-France Lambert dirige Macha Limonchik en Nora, qui revient, 15 ans plus tard, au foyer qu’elle a quitté pour s’émanciper. Enfin, à l’Espace libre, Sportriarcat, de Claire Renaud, examine, avec humour dit-on, un intéressant sujet : la représentation médiatique des femmes dans les sports.

À surveiller

Insoutenables longues étreintes. Le Théâtre Prospero poursuit son exploration de l’étonnant auteur Ivan Viripaev, après les formidables pièces Oxygène et Les enivrés. Le metteur en scène Philippe Cyr y renoue avec l’interprète de J’aime Hydro, Christine Beaulieu.

Chambres d’écho. La création de Philippe Ducros, qui en signe aussi la mise en scène, examine l’impact des réseaux sociaux à travers un dialogue avec une Syrienne. À l’Espace libre.

Wollstonecraft. Édith Patenaude porte sur scène cette création, teintée de réalisme magique, de Sarah Berthiaume. Au Quat’Sous.

Dix quatre. Cette « comédie satirique » sur l’industrie télévisuelle signée par le Canadien Jason Sherman est montée par Didier Lucien à La Licorne.

Le traitement de la nuit. Cette nouvelle pièce d’Evelyne de la Chenelière est mise au monde à l’Espace Go par Denis Marleau, après le beau Lumières, lumières, lumières (2014).

Sur l’apparition des os dans le corps. Intrigante création signée par Gabriel Plante et montée par Félix-Antoine Boutin. Au Prospero.

Le partage. Emmanuel Schwartz livre une réflexion sur l’autofiction au théâtre. À La Chapelle.

Maurice. Un solo louangé à Québec, où Anne-Marie Olivier incarne un homme aphasique. Au Centre du Théâtre d’Aujourd’hui.

Traces d’étoiles. Les retrouvailles du metteur en scène Pierre Bernard avec cette pièce de Cindy Lou Johnson, jouée cette fois par Mylène Mackay et Émile Schneider. Au Rideau vert.



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