«Gaz Bar Blues» : la nouvelle vie d'un film mémorable

David Laurin (à gauche), codirecteur artistique chez Duceppe, et Martin Drainville, comédien dans la pièce Gaz Bar Blues
Photo: Marie-France Coallier LE DEVOIR David Laurin (à gauche), codirecteur artistique chez Duceppe, et Martin Drainville, comédien dans la pièce Gaz Bar Blues

Sorti sur les écrans il y a 20 ans, Gaz Bar Blues vient s’ajouter au corpus croissant des films québécois bien-aimés qui trouvent une nouvelle vie sur scène. Pour David Laurin, codirecteur artistique chez Duceppe, qui en signe l’adaptation, le beau film de Louis Bélanger a marqué une transition dans le cinéma d’ici, en montrant la figure paternelle sous un autre jour. « On était habitués de voir un père absent, violent, l’homme de peu de mots qui n’aide pas à résoudre les problèmes. Alors, cet hommage sensible au père était une espèce d’ovni, et ça a fait des petits. J’ai l’impression qu’il a amené une génération de réalisateurs ailleurs. »

Inspirée des souvenirs de jeunesse du cinéaste à Limoilou, cette histoire personnelle « atteint quelque chose de si simple et universel que ça touche tout le monde », juge Martin Drainville. Le comédien y incarne le propriétaire d’une station d’essence affaibli par la maladie de Parkinson qui, en 1989, se débat pour garder en vie le commerce familial, menacé par l’arrivée des libres-services, alors que ses enfants caressent d’autres rêves que d’y travailler. « Pour moi, c’est aussi sur la difficulté de dire tout simplement “je t’aime”. Surtout dans des relations masculines. Je pense que Louis Bélanger, plutôt que de le dire à son père, il a fait un film. C’est bien de l’ouvrage, dire à nos pères qu’on les aime. »

C’est aussi ce rôle paternel qui a happé Drainville dans la pièce. Il comprend complètement les inquiétudes de son personnage. « Moi, je me définis beaucoup comme un père, plus que comme un acteur, même. Et malgré le côté un peu tout croche de François Brochu, on ne peut douter de sa sincérité à vouloir offrir un meilleur sort à ses enfants. » 

[Cette histoire] atteint quelque chose de si simple et universel que ça touche tout le monde. Pour moi, c’est aussi sur la difficulté de dire tout simplement “je t’aime”. Surtout dans des relations masculines. Je pense que Louis Bélanger, plutôt que de le dire à son père, il a fait un film. C’est bien de l’ouvrage, dire à nos pères qu’on les aime.

Et on y parle d’une génération d’hommes souvent marqués par une pudeur, mal à l’aise de s’exprimer, et par un complexe devant leurs enfants plus instruits, parce qu’ils se laissaient « berner » par le vocabulaire de ces derniers, vocabulaire dont ils étaient eux-mêmes dépourvus, dit Martin Drainville, qui l’a constaté avec son propre père. Le comédien aime que Gaz Bar Blues donne la parole à des gens « qui ne sont pas doués pour la parole », alors qu’on vit maintenant dans un « monde facebookien » qui favorise l’image, où, « que ce soit en politique ou en affaires, la compétence est de faire accroire qu’on est compétent ».

Ce qui fait l’intérêt de ce récit, pour lui, c’est également la période où il se déroule, l’année de la chute du mur de Berlin, une époque de grands bouleversements. « Tout le bloc communiste tombe. C’est la fin d’un monde. Et un mur tombe aussi au gaz bar. Les personnages ne s’en rendent pas compte, mais ce monde-là ne pourra plus exister, parce qu’il ne peut plus être économiquement viable. Et 30 ans plus tard, on le voit. En ce qui concerne les commerces, c’est Amazon, le commerce en ligne… » Un phénomène qui s’est accéléré avec la pandémie.

Le spectacle, qui sillonnera le Québec, rend hommage au petit commerce de quartier à échelle humaine. À une station-service autour de laquelle gravite toute une communauté d’habitués. « Le gaz bar, sa fonction, c’était de vendre de l’essence, mais c’était encore plus que ça. Il y avait un contact humain très simple. »

Adaptation musicale

En transposant Gaz Bar Blues, David Laurin tenait à préserver le coeur de l’oeuvre et à garder le plus d’éléments possible. « Je voulais aussi, comme le film est en grande partie autobiographique, être extrêmement respectueux de la vérité. »

Même si le réalisateur Louis Bélanger, très ouvert, lui a donné carte blanche, l’adaptateur lui a soumis chaque version de son texte. « Pour la petite histoire, les gars de la famille de Louis étaient contents du film. Mais ses soeurs et sa mère lui ont demandé : “Pourquoi nous as-tu effacées ?” Louis se sent encore mal de ça aujourd’hui. Mais il leur a fait comprendre que c’était pour servir l’oeuvre, qu’il était plus touchant [de voir] un père seul, pris à devoir laisser partir ses enfants et à fermer son commerce, qu’avec une femme à ses côtés pour l’aider à traverser ça et des filles très responsables. » 

Photo: Film Tonic Une scène du film «Gaz Bar Blues», de Louis Bélanger, sorti en 2003

Outre la réduction du nombre de scènes, nécessaire au théâtre, le principal changement est d’ailleurs la création d’un personnage féminin, fusion de deux figures du film : la fille aînée et le fils benjamin, alter ego observateur du cinéaste. Le récit est narré à travers le point de vue de cette adolescente.

La transposition posait toutefois une question centrale, selon Laurin : qu’est-ce qui pousserait le public à se déplacer au théâtre puisque le film « est déjà exceptionnel » ? Réponse : la création d’un événement autour. « Il faut que le spectateur vive quelque chose de particulier. Proposer autre chose, mais en respectant l’oeuvre. » Et c’est par la musique, déjà très importante dans le long métrage réalisé par le frère de l’harmoniciste Guy Bélanger, que l’expérience passera. La production dirigée par Édith Patenaude a recruté en auditions des interprètes maîtrisant un instrument, qui joueront en direct sur scène une trame originale — sans chansons — composée par le contrebassiste Mathieu Désy.

« C’est là où on se différencie du film : on est dans la bande sonore, note Martin Drainville. Ce sera de plus en plus un défi d’attirer quelqu’un dans une salle de spectacle, surtout après la pandémie. » Mais le comédien, qui affirme ne pas croire au virage numérique du théâtre, sent que cette expérience de voir une oeuvre en communion avec d’autres a manqué aux gens. « Nos sens sont plus interpellés dans une salle. La vibration du show, du public, c’est unique. Et la musique apporte ça. C’est ainsi qu’on va ramener du monde dans les salles : en leur faisant vivre des sensations. »

Selon le comédien, cette trame de blues sert de soutien. « Parfois, quand le personnage n’a pas de mots pour dire, la musique prend le relais. Et elle est omniprésente dans le spectacle. Moi, je ne joue d’aucun instrument, mais je baigne là-dedans. C’est comme une vague, la pièce devient la planche de surf et ça nous porte. »

Comparaison ?

En François Brochu, l’interprète hérite d’un personnage très attachant, une figure masculine « un peu rough, un peu maladroite, mais bienveillante ». Pour le composer, « je me sers de ce que je suis, des pères que j’ai vus. Et probablement que, sans le savoir, Serge Thériault m’influence un peu. L’obstacle de ce rôle, c’est la comparaison possible. Serge Thériault était extraordinaire ».

Grâce à sa juste et émouvante interprétation, on avait un peu redécouvert le comédien, alors très associé à Môman, dans La petite vie. Dans une entrevue accordée au Devoir en 2003, avant le lancement du film en ouverture du Festival des films du monde, Louis Bélanger avait expliqué son choix de Serge Thériault pour camper le protagoniste de Gaz Bar Blues — une oeuvre qui comporte de l’humour : « Je trouve que les acteurs étiquetés drôles sont toujours bons dans les dramatiques. »

Martin Drainville, longtemps identifié aux rôles comiques, a lui aussi vu la perception d’autrui se modifier ces dernières années, grâce notamment à son jeu dans Les Hardings d’Alexia Bürger ou dans la télésérie Fragile de Serge Boucher. « Le premier rôle qu’on campe et que les gens remarquent, parfois on le joue pendant très longtemps, sauf qu’il change de nom…, dit-il avec ironie. Cela dit, j’aime profondément la comédie. Pour faire rire, il faut être vrai. Et pour moi, jouer du drame ou de la comédie, c’est la même affaire. Les comédies sont d’ailleurs souvent des drames pour les personnages en train de les vivre. »

L’interprète de la nouvelle version de Broue « profite bien » de cette faste période, où le registre des rôles qu’on lui offre s’est étendu. Un changement qu’il accueille sans aucune amertume. « J’ai aimé faire de la comédie, et si j’en ai fait, c’est parce que je le voulais bien. Mais j’ai envie de dire : tout ça était là depuis toujours… »

Gaz Bar Blues

D’après le film de Louis Bélanger. Adaptation théâtrale : David Laurin. Mise en scène : Édith Patenaude. Avec Bertrand Alain, Miryam Amrouche, Claude Despins, Martin Drainville, Francis La Haye, Frédéric Lemay, Hubert Lemire, Steven Lee Potvin et Jean-François Poulin. Une coproduction des théâtres Duceppe et La Bordée. Au théâtre Duceppe du 18 janvier au 18 février. Au théâtre La Bordée du 28 février au 25 mars. En tournée québécoise du 31 mars au 20 mai.

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