«Kitchen Chicken»: requiem pour un poulet

Une scène tirée de la pièce «Kitchen Chiken» du collectif L’orchestre d’hommes-orchestres
Photo: Charles-Frédérick Ouellet Une scène tirée de la pièce «Kitchen Chiken» du collectif L’orchestre d’hommes-orchestres

Après deux décennies à creuser les espaces de création, L’orchestre d’hommes-orchestres continue d’étonner. Car, mine de rien, il y a maintenant 20 ans que ce collectif musical (Joue à Tom Waits en 2002 et Cabaret brise-jour en 2012, entre autres) a vu le jour. Son objectif initial, entre expérimentations sonores et folie en scène, demeure intact.

Son dernier spectacle, qui lie en une seule pâte sphère culinaire et yodel étasunien, ne fait pas exception. Si le précédent Tomates (2018) envoyait déjà par son titre dans cette direction de l’alimentation, lui qui pourtant déployait bien davantage une fable politico-existentielle, le présent Kitchen Chicken fonce pour sa part à plein dans le registre gourmand.

Tables de cuisine, chaudrons et casseroles répartis en petites stations dessinent d’emblée un décor rustique où le bois est à l’honneur. Derrière, une plaque à cuisson accueillera les ingrédients pendant que, sur le côté, un coin à repasser se transformera en planche à guitare slide maniée avec des fers ; du côté opposé, un aquarium se fera coin à plonge ou à cocktails.

La facture rustique de ce bric-à-brac accueillera les instruments du groupe et le répertoire des DeZurik Sisters (les Cackle Sisters), duo féminin des années 1930, mais de Jimmie Rodgers et des Coon Creek Girls aussi — et quelques compositions maison. Les airs de guitare folk, de violon ou de banjo exhalent ainsi la ruralité étasunienne, dans une explosion inventive et gamine dont le ton est donné en ouverture avec un numéro de claquettes sur le poulet éponyme, un micro décuplant les claquements de peau.

Le titre du spectacle, ici, ne saurait être plus limpide. Prétextant un repas à cuisiner, la bande s’est appliquée à faire exactement le contraire de ce que prescrit le savoir-vivre de base : ne pas jouer avec sa nourriture. Or, les six membres ne font que ça, filant avec des bouilles heureuses leurs airs truffés de complicité et de bidouillages sonores.

Jouer avec sérieux

Par-delà le ludisme de cette plongée semi-gastronomique où les cornichons volent en ballon, on pourrait oublier le plus marquant, qui est finalement l’impressionnante façon dont le collectif a creusé son idée de départ : ces micros approchés d’un papier d’aluminium froissé ou des frémissements de la plaque chaude, certes, cette crème dont le fouettage régulier devient une ligne musicale, cette bassine en tôle au sol qu’une seule manipulation changera en contrebassine.

L’inventivité existe aussi du côté de la composition des scènes : celle où les deux chanteuses (Gabrielle Bouthillier et Danya Ortmann) projettent leurs voix, entre tête et poitrine, dans des téléphones à roulette qui ajoutent une facture d’époque — une friture sépia — à leur chant pendant que les autres membres du groupe cherchent à les distraire dans un geste cabotin ; celle, aussi, où une peinture au Cheez Whiz exécutée à coups de spatule sera suivie d’une projection d’herbes et de craquelins, avant le service au public.

Au-delà de l’énumération, la qualité se trouve également dans l’absence complète du moindre remplissage. Il pourrait être tentant, pour habiter le spectacle et étoffer sa ligne directrice, de combler les trous par des éléments moins intéressants. Or jamais ne nous vient une telle impression.

Certaines propositions fonctionneront peut-être moins bien, notamment vers la fin, quand une accumulation de sonorités biffera la finesse des petites trouvailles. Reste que l’ensemble épate, au premier chef la façon dont le collectif a exploité son thème, le virant et le retournant dans tous les sens.

Rappeler l’angle critique que se donnait Tomates permet par ailleurs de mesurer le vaste spectre de l’ODHO… ou de mieux cerner ce qui l’intéresse, en fait. Le collectif se cherche surtout, en marge du décor choisi, des espaces pour exprimer sa frénésie créative, laquelle ne se tarit nullement au fil des années.

Ajoutez à cela la bonne humeur de la bande et son plaisir réjouissant, et vous avez là un spectacle qui a tous les airs d’un cadeau de Noël avant l’heure.

Kitchen Chicken

Idéation et création : L’orchestre d’hommes-orchestres. Avec Bruno Bouchard, Gabrielle Bouthillier, Jasmin Cloutier, Simon Elmaleh, Philippe Lessard Drolet et Danya Ortmann. Au Périscope jusqu’au 17 décembre.

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