Ginette Noiseux quittera l’Espace Go en juin 2024

La saison 2024 sera la dernière de la directrice et scénographe Ginette Noiseux.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir La saison 2024 sera la dernière de la directrice et scénographe Ginette Noiseux.

Ginette Noiseux, qui a transformé en 1990 le Théâtre expérimental des femmes (TEF) en Espace Go, annonce aujourd’hui son prochain départ de ce théâtre. La scénographe, directrice artistique et codirectrice générale de 64 ans signera en 2024 sa dernière saison.

« Ce que je souhaite à l’Espace Go, c’est d’arriver à une plus grande ouverture », dit avec sa désarmante franchise la directrice. « Est-ce qu’une femme talentueuse, issue d’une communauté racisée, peut aspirer aujourd’hui à la direction artistique ? » se demande Ginette Noiseux.

« Que faut-il pour que ça se puisse ? C’est clair qu’il faut encore emmener une plus grande diversité dans l’équipe et au conseil d’administration. Bien qu’on avance, le travail n’est pas terminé, on n’est pas arrivé encore à une vraie inclusivité. »

Le départ de Mme Noiseux est prévu le 30 juin 2024. « Ça ne laisse pas tant de marge, ça va très vite quand on cherche quelqu’un. »

Consacré aux paroles et aux imaginaires des femmes, l’Espace Go (qui n’a jamais été un théâtre militant, selon Ginette Noiseux) est une mutation du TEF, fondé en 1979 par Pol Pelletier, Nicole Lecavalier et Louise Laprade. « J’avais 23 ans quand je suis entrée au Théâtre expérimental des femmes », se remémore Mme Noiseux, le sourire dans la voix. « On était tellement pauvres ! Je vivais au théâtre entre deux racks de costumes sur un lit de camp. Le restaurant pas loin m’appelait à 3 h du matin pour me donner les restes de la journée pour que je puisse manger. Ce n’est plus imaginable aujourd’hui. »

La solidarité contre le ressac

Ginette Noiseux a suivi de son théâtre — et par son théâtre — les mouvements et mouvances du féminisme, des paroles et des conditions des femmes. « Je pense que l’engagement des générations actuelles est absolu. » « À l’époque, le féminisme servait surtout la cause des femmes blanches des classes moyennes et aisées », poursuit-elle.

« Malgré les immenses mérites des femmes de ma génération, on n’était absolument pas informées des priorités et des vécus des femmes du milieu ouvrier, des immigrantes, des afro-descendantes, par exemple. » Maintenant, « on parle des féminismes, au pluriel ».

Aujourd’hui, Mme Noiseux craint un effet boomerang. « Je suis inquiète. Simone de Beauvoir a dit : “N’oubliez jamais qu’il suffira d’une crise politique, économique ou religieuse pour que les droits des femmes soient remis en question. Ces droits ne sont jamais acquis. Vous devrez rester vigilantes votre vie durant.” On en est là. »

« On le voit actuellement, analyse Ginette Noiseux. On avait fait de grandes avancées avant la pandémie — le théâtre est toujours le miroir de la société —, on a vu pendant la crise sanitaire que ce sont les femmes qui ont payé le coût économique le plus élevé de la pandémie. Là, on va entrer en récession, et comme à la fin des années 1980, à l’ère Reagan et Thatcher, ou comme plus tard lors de la crise économique de 1992, après un petit boom de féminisme, ça va être l’heure des réactionnaires et le retour du balancier. »

« On a beaucoup de signes avant-coureurs d’un backlash. Il y a une exaspération latente en ce moment envers les questions de parité, les questions de respect envers le corps et la souveraineté des femmes. » La solution ? La solidarité, croit-elle, et la sororité.

L’héritage

Que retenir aujourd’hui de l’héritage de Ginette Noiseux ? « Elle a sauvé le TEF en décidant de s’en occuper », souligne d’abord Paul Lefevbre. Le conseiller dramaturgique au Centre des auteurs dramatiques poursuit : « Elle a donné à la communauté un lieu théâtral remarquable », à Montréal à l’angle de Saint-Laurent et de Saint-Joseph. « C’est une bonne et belle salle. »

Paul Lefebvre continue son analyse. « Mme Noiseux a pu donner de l’envergure aux créations, ce qui inclut des moyens financiers. Elle a changé le discours du théâtre sur lui-même. La place du théâtre dans la cité, au Québec, c’est Go qui a apporté ça. Et Ginette Noiseux laisse un théâtre en santé. »

Que fera Mme Noiseux à la fin de l’été prochain ? « Je vais avoir plus de temps pour me consacrer à ma passion, la conception de costumes. Ça a été un sacrifice dans ma carrière. Je veux réfléchir à ce que c’est, la direction artistique au XXIe siècle. Et je poursuivrai la réflexion sur le féminisme. » Pas de break du féminisme, donc ? Elle rit au bout du fil. « Impossible ! C’est un mode de vie ! »

« Ça a été un tel espace de liberté pour moi, Espace Go, sachant que la liberté, c’est un engagement. Je souhaite toute cette liberté à la prochaine directrice artistique — tiens, je parle au féminin, je ne devrais pas… Et je sais que je vais être étonnée. »

Les pièces préférées de Ginette Noiseux

Sur les 40 dernières années, quels sont ses spectacles chéris à l’Espace Go ? La directrice sortante rit : « Ce sont souvent les derniers. » La fureur de ce que je pense (2013) est nommé en premier, pour les voix tissées de Marie Brassard et de Nelly Arcan. Suivent Les Marguerite(s), de Stéphanie Jasmin en 2018. Plus loin dans le temps ? La tempête, de Shakespeare, montée par Alice Ronfard en 1988, avec Françoise Faucher. Vient ensuite La vie utile, d’Evelyne de la Chenelière, en 2018. Et Soifs Matériaux, d’après les écrits de Marie-Claire Blais vus par Denis Marleau et Stéphanie Jasmin.



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