Le loup bleu s'attaque à Descartes

Le loup bleu est fier de son coup. Monter un spectacle de théâtre sur le philosophe et mathématicien René Descartes (1596-1650) et Le Discours de la méthode, c'est quand même vachement audacieux. On n'a jamais vu ça, c'est sûr. Surtout pas en marionnettes...

Au début, le loup bleu est poli: «Descartes, c'est une rencontre avec une oeuvre, avec toute une époque, avec ce qu'on a fait de lui. Descartes, c'est la star du XVIIe pour les Français!» Puis, ça se gâte un peu. «On a beaucoup parlé de la modernité de Descartes, mais je crois que c'est beaucoup pour le faire vendre, c'est du marketing de libraires.» Et vlan dans les rotules des grands auteurs. Baveux, notre carnivore en remet: «"Je pense, donc je suis"... So what? À partir du moment où il a dit ça, il faut voir tout ce qu'il fait pour se sortir de son pétrin. Aujourd'hui, on est rendus à l'étape du "Je suis, donc je pense", mais est-ce qu'on est plus avancés? Descartes suppose que la seule chose vraiment solide, c'est l'existence de ton esprit, mais c'est après que ça se complique.»

Pour ceux qui ne connaissent pas, le loup bleu est une marionnette au look assez rustique et à la verve percutante. C'est lui qui dirige la compagnie du Sous-marin jaune, qui fait dans la marionnette intello épique pour adultes. La chose est née il y a dix ans avec Candide, suivi en 2001 de La Bible. C'est fou, touffu, brillant, très drôle, et ça tranche avec ce qu'on voit d'ordinaire au théâtre. Outre la richesse des textes conçus anciennement avec la collaboration de la comédienne Lorraine Côté, le sous-marin compte parmi son équipage d'habiles manipulateurs (Jacques Laroche, Dominique Marier, Guy-Daniel Tremblay) et de précieux concepteurs (Ludovic Bonnier, Christian Fontaine, Claudia Gendreau, Jeanne Lapierre, Isabelle Larivière et Julie Morel). C'est à faire renaître l'enfant en vous.

L'homme derrière le loup bleu s'appelle Antoine Laprise et a tous les traits d'un passionné bordélique. Sur la table qui lui sert de bureau, dans la salle de répétition du Théâtre de la Bordée, bataillent des papiers, un dessin d'enfant, une marionnette à doigts représentant Platon et une vingtaine de bouquins sur Descartes, dont ses terrifiantes oeuvres complètes en 11 tomes. Par-dessus les livres, une marionnette en papier adhésif un peu massacrée trahit l'absence totale de complaisance du metteur en scène envers son objet d'étude...

To like or not to like Descartes

Publié en 1637, Le Discours de la méthode relève moins du traité philosophique que du récit de vie. Sur un ton simple qui fait joli, Descartes expose sa démarche intellectuelle et les bases de sa fameuse méthode qui consiste à tout mettre en doute, à n'admettre pour vraies que les évidences et à ne se fier qu'à la raison. Il parle de ses voyages, dresse des parallèles entre la pensée et l'architecture et nous livre quelques tranches de vie. Voyez vous-mêmes: «J'étais alors en Allemagne, où l'occasion des guerres qui n'y sont pas encore finies m'avaient appelé; et comme je retournais du couronnement de l'Empereur vers l'armée, le commencement de l'hiver m'arrêta en un quartier où, ne trouvant aucune conversation qui me divertît, et n'ayant d'ailleurs, par bonheur, aucunes passions qui me troublassent, je demeurais tout le jour enfermé seul dans un poêle [NDLR: chambre de travail chauffée par un poêle de faïence], où j'avais tout loisir de m'entretenir de mes pensées... »

Apologie du doute, le livre sied comme une marionnette dans la main à notre loup bleu qui, réfléchissant tout haut, ne cesse de remettre en question ses propres énoncés. On a vu plus facile comme interlocuteur... «Je ne suis pas contre Descartes, au niveau historique, il est super important... » Puis, cinq minutes après: «Je pense que, sincèrement, on ne lui doit pas grand-chose.»

Le loup bleu reproche en outre à Descartes d'avoir fui le débat. Le spectacle prend d'ailleurs la forme d'un conte fantaisiste sur le thème de l'intellectuel obsessif qui fuit obstinément les hommes pour assouvir son désir de solitude et réfléchir en paix. «À partir du moment où il a eu l'illumination qu'il fallait tout connaître, il a tout fait pour rester tout seul et réfléchir. En même temps, il ne souhaitait pas débattre de ses propositions. C'est certain que, s'il avait passé du temps à débattre, il n'aurait pas beaucoup avancé parce qu'il y a bien des affaires qui n'ont pas de bon sens dans ses thèses.»

Une religion

Pour Laprise, la confrontation semble être un puissant moteur de création. On l'a vu dans ses récentes mises en scène de Bertolt Brecht (La Bonne Âme de Sé-Tchouan) et l'auteure russe Svetlana Alexievitch (Les Cercueils de zinc). La guerre, le bien, le mal n'ont de cesse de le travailler. Puis, il n'y a rien de tel que d'être en désaccord avec une idée pour en parler et, dans certains cas, en rire. C'était comme cela avec Dieu dans La Bible, son spectacle précédent, puis Pangloss dans Candide, la production qui a lancé la compagnie du Théâtre du Sous-marin jaune. Le loup bleu n'aime pas les dicteurs de conscience, les détenteurs de la vérité. Sa seule religion, ce sont les marionnettes. «Par définition, la marionnette est infinie. Comme Dieu. C'est l'outil qui a permis à l'homme de conquérir le monde; c'est la marionnette qui lui a permis de conquérir la scène.»

Au Sous-marin jaune, on ne se casse pas trop la tête avec la mission de la compagnie sur Terre. Le loup bleu aime bien revisiter les classiques et rigoler, et voilà. Ç'aurait pu être Montaigne, ce fut Descartes. Question de meilleure phrase célèbre: «Sa direction artistique [au loup bleu] pourrait être de monter les textes dont une phrase est passée dans le langage courant, comme "Quelques arpents de neige" ou "Tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes" pour Voltaire, "Rien de nouveau sous le soleil" pour la Bible et puis "Je pense, donc je suis" de Descartes.»

Quand même, il y a un peu plus d'action dans Candide et La Bible que dans Le Discours de la méthode. «La marionnette n'aime pas trop le monologue, et Le Discours, c'est un monologue de 60 pages, alors... » Alors, on en a remis en s'inspirant de la biographie de l'auteur et de sa correspondance. Il y a même des potins... Ainsi, on saura tout sur l'enfant qu'il a fait avec sa bonne et sur la morale qu'il esquisse, à la fin de sa vie, à la demande d'une princesse dépressive. On rencontrera aussi ses amis et collègues tels le mathématicien hollandais Isaac Beeckman (1588-1637) et l'abbé et scientifique français Marin Mersenne (1588-1648). Au total, une dizaine de marionnettes et deux fois plus de personnages se partagent la scène. Votre humble servante a même vu traîner un Teletubbie dans le décor et, apparemment, il ne s'était pas trompé de planète. On ne peut être certain que d'une chose à propos de ce spectacle: il pense, donc il est...

Le Discours de la méthode

De René Descartes

Adaptation: le loup bleu. Mise en scène: Antoine Laprise. À la Bordée du 22 mars au 16 avril.
1 commentaire
  • Jean-Pierre Audet - Abonné 23 mars 2005 16 h 50

    Où cela se joue-t-il?

    Chère Isabelle Porter,

    Votre article sur Le loup bleu et Descartes ne faisait honneur ni à Descartes ni au Loup bleu, semble-t-il jusqu'à maintenant. Parce qu'il est très compliqué de trouver où peut bien se donner Le Discours de la méthode. Au Théâtre Denise-Pelletier, l'on nous dit que La Bordée joue du Cocteau, pas Descartes. Alors ou bien vous avez été mal renseignée et vous savez maintenant l'endroit, ou bien c'est à La Bordée et c'est là qu'ils font erreur. Descartes vous le diraît!

    Alors, vous, Isabelle, voudriez-vous avoir l'obligeance de me dire enfin où cela se joue et comment l'on peut y réserver des billets pour vendredi soir prochain, 1er avril. Et qu'il soit bien entendu entre nous que je me passerai volontiers d'un poisson d'ici là. En vous remerciant, Jean-Pierre Audet