En Haïti, le théâtre traverse toutes les crises

Le Québécois d’origine haïtienne Joseph Hillel, réalisateur de documentaires, a assisté au festival cette année et a pu constater la ferveur du théâtre haïtien.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Le Québécois d’origine haïtienne Joseph Hillel, réalisateur de documentaires, a assisté au festival cette année et a pu constater la ferveur du théâtre haïtien.

L’art trouve son chemin au travers de la violence aiguë qui accable Haïti. Depuis vingt ans, une bande de passionnés de théâtre gardent leur culture en vie sous le soleil impitoyable des Caraïbes. Le festival Quatre Chemins s’est conclu dimanche avec un succès retentissant.

Dans un Port-au-Prince installé sur une colline, où l’altitude se traduit par la richesse, le quartier à mi-pente de Pacot accueille chaque année le plus vieux festival de Haïti. Pièces de théâtres, danse, poésie, conférences : plus d’une cinquantaine d’événements animent fin novembre la capitale autrement désertée d’arts vivants.

Tout autour, le pays est englué dans une crise sans fond. L’assassinat du président Jovenel Moïse en juillet 2021 a laissé un vide politique que comblent depuis de violents gangs de rue. Le principal terminal pétrolier a été sous leur contrôle durant de longs mois. Les fusillades dépeuplent des quartiers entiers. Plus récent signe d’aggravation du chaos : le responsable de l’Académie nationale de police de Haïti a été abattu vendredi dernier, selon le porte-parole de la police nationale.

Les coups de feu retentissent au loin tout au long de la programmation, mais « peu importe ce qu’il y a, ça a lieu », lance fièrement au Devoir depuis Port-au-Prince le directeur du festival Quatre chemins, Guy Régis Jr. Peu importe si le pays a vu défiler des dizaines de ministres de la Culture depuis vingt ans, « c’est la société civile qui dit que ça ne va pas rester comme ça ! Il y a des choses possibles dans ce pays impossible ». 

Il s’était pourtant questionné : l’anarchie du pays coupera-t-elle la faim de ses compatriotes pour l’art ? « Il ne fallait pas qu’on se pose cette question-là. Il y a eu plus de gens cette année que les années précédentes, plus de gens qui payent. Il y a eu des spectacles deux fois remplis ! »

Et la 19e édition de ce festival a affiché complet en plein Mondial de soccer, un détail non négligeable. Pour les 20 ans du festival l’an prochain, le thème a été annoncé : « Rêver l’impossible ».

Jouer l’impossible

Le Québécois d’origine haïtienne Joseph Hillel a assisté au festival cette année. « On m’a dit que c’était réduit depuis deux ans, que c’était moins bon qu’avant. Wow, qu’est-ce que ça devait être ! J’ai vu des salles combles, de la joie, des gens allumés comme si de rien n’était. »

Il a aussi vu des acteurs « avec le couteau entre les dents ». Pendant des mois, les acteurs répètent presque chaque jour pour, finalement, jouer deux représentations au maximum devant public. « Ça démontre la dimension vitale de la culture. […] Le festival m’a rappelé une phrase de Graham Greene, de son roman Les comédiens : “Tous les Haïtiens sont des acteurs”. Ce n’est pas faux. Pour affronter tout ce qu’ils ont à affronter, ils vont s’adapter, se moduler, manoeuvrer pour vivre pour survivre. »

On m’a dit que c’était réduit depuis deux ans, que c’était moins bon qu’avant. Wow, qu’est-ce que ça devait être ! J’ai vu des salles combles,de la joie, des gens allumés comme si de rien n’était.

Les artistes dans la vingtaine ou la trentaine — rémunérés avec quelques milliers de dollars — répètent au péril de leur vie. Une des pièces a été montée en pleine rue, rappelle le directeur du festival. « Je ne voulais pas encourager ce spectacle. Dans cette même rue, il y a des motos qui peuvent arriver et te braquer. Dans cette même ville, il y a des balles perdues. Tout peut arriver, mais le metteur en scène y tenait, et ils ont répété un mois dans la rue. Je ne peux pas lui dire de ne pas le faire. En fait, c’est presque un devoir de citoyen, un devoir démocratique de se battre pour que ces choses-là demeurent. »

Ces victoires renouvellent la classe intellectuelle de la perle des Antilles, fait-il remarquer. « Tous ces jeunes sont en train de former le milieu du théâtre haïtien, mais le milieu du cinéma aussi. Tous ceux qui font des films aujourd’hui en Haïti prennent des acteurs du milieu du théâtre. »

Certains classiques haïtiens vont vibrer le public, comme les pièces de Frankétienne, mais, pour l’essentiel, les spectateurs ont vu des pièces « très actuelles » qui permettent de « rêver le pays », selon Guy Régis Jr. « Des pièces où on rit des politiques », d’autres qui traitent de la misère ordinaire, ou encore une sur « l’histoire d’un policier qui rentre la nuit quelque part et qui a peur du noir… ».

Les relations Canada-Haïti au point mort

Le grand absent de ce festival, c’est la diaspora haïtienne.

« Il y a zéro pont [culturel entre le Canada et Haïti] », observe Joseph Hillel. « Pour faire une coproduction, je dois passer par la France ou la Belgique. Ce manque de lien là me fascine. On donne des chars blindés apparemment, mais pour la culture, il n’y a rien. » Ottawa a en effet envoyé en octobre de l’armement en Haïti pour « lutter contre les gangs criminels ».

Le dos tourné de la diaspora haïtienne se constate dans tous les pays d’accueil, ajoute Guy Régis Jr. « Très simplement, on n’a plus les mêmes flux migratoires. Avant, on avait des intellectuels qui partaient et on sentait un grand intérêt de ces Haïtiens pour la culture. Maintenant, le flux migratoire, c’est un peu tout le monde, et on a beaucoup de difficultés à les intéresser. Il faut maintenant les chercher pour qu’ils aillent au théâtre. »

D’ailleurs, Guy Régis Jr espère bien pouvoir jouer de rôle d’entremetteur entre Haïti et la diaspora au Québec.

Il a été invité par le passé par l’École nationale de théâtre du Canada, pour se heurter au refus obstiné de ministère de l’Immigration. Il tentera de nouveau sa chance pour venir présenter l’une de ses pièces au pays en 2024… si le Canada lui accorde un visa.

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