Les Bénés détournent joyeusement les conventions

De gauche à droite : Anne Giroux, Virginie Ouellet, Judith Chartier et Anneke Brier
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir De gauche à droite : Anne Giroux, Virginie Ouellet, Judith Chartier et Anneke Brier

Depuis 2015, Les Bénés apparaissent lors de divers festivals et cabarets afin d’offrir une tribune aux artistes de la relève théâtrale francophone s’identifiant comme femmes ou personnes non binaires. « C’est un espace de création et d’expression, explique Judith Chartier, récemment diplômée, tout comme ses collègues aux vestes distinctives, de l’École supérieure de théâtre de l’UQAM. C’est un moyen d’explorer dans la plus grande liberté tout en obtenant de la visibilité. On a fourni cette plateforme à des autrices, des conceptrices, des comédiennes, des danseuses, des marionnettistes, des chanteuses, des musiciennes, des artistes de la performance… Notre féminisme, il passe d’abord et avant tout par le rassemblement et la sororité. Notre prise de parole, c’est notre action. »

Le nom du collectif fait référence aux oeufs bénédictine commandés spontanément par toutes les participantes du brunch au cours duquel l’aventure a commencé. Sept ans plus tard, Les Bénés réunissent près de cinquante créatrices et s’apprêtent à franchir une étape importante : présenter trois fois un même spectacle de 120 minutes dans une salle montréalaise.

Tenu au Prospero dans une configuration de salle ouverte, où la scène s’étend jusque dans les estrades, Le grand lancement mettra en vedette une vingtaine d’artistes. « On a répondu à un appel de projets lancé par le Prospero, explique Virginie Ouellet. Tous les théâtres devraient organiser ce genre d’invitation simple et inclusive. Ça permet aux artistes émergents de formuler leurs idées, de soumettre une oeuvre. De passer à l’action, en somme. Quand le directeur artistique Philippe Cyr nous a donné le feu vert, nous étions vraiment contentes. »

« Nos soirées ont toujours fait la part belle à l’improvisation et à la spontanéité, précise Anneke Brier. Notre défi, en ce moment, c’est de traduire cet esprit-là, cette fébrilité, dans un spectacle plus élaboré, plus calibré, et qui connaîtra non pas une, mais trois représentations. »

Source de stress supplémentaire : le collectif n’a pas obtenu les aides gouvernementales qu’il avait sollicitées auprès du Conseil des arts du Canada et du Conseil des arts et des lettres du Québec. « À ce moment-là, reconnaît Virginie Ouellet, plusieurs questions d’ordre politique se sont posées à nous. Est-ce une bonne idée de produire et de diffuser un spectacle qui n’a pas reçu du financement ? Quel signal est-ce que ça envoie ? Est-ce que c’est éthique de demander à des professionnelles de travailler plus ou moins bénévolement ? » Pour cette fois, les artistes en sont venues à la conclusion qu’elles ne pouvaient pas passer à côté de ce tremplin, qu’elles ne pouvaient pas se priver de la vitrine que l’événement pouvait représenter.

Nos soirées ont toujours fait la part belle à l’improvisation et à la spontanéité. Notre défi, en ce moment, c’est de traduire cet esprit-là, cette fébrilité, dans un spectacle plus élaboré, plus calibré, et qui connaîtra non pas une, mais trois représentations.

« Le soutien du Prospero est exceptionnel, mentionne Anne Giroux. L’équipe fait tout ce qu’elle peut pour nous aider. Mais il reste que la pression sur nos épaules est plus grande et qu’on n’a d’autre choix que de composer avec elle. » « On est habitées par l’urgence de créer et on a des choses à dire, ajoute Judith Chartier. À long terme, bien entendu, concevoir et produire sans subventions, ce n’est pas viable, mais il faut admettre que ces refus ont été un moteur vraiment puissant. J’irais jusqu’à affirmer que c’est devenu le sujet principal du spectacle. Il sera nécessaire d’assister à une représentation pour comprendre exactement ce que je veux dire, mais ce qu’on met en scène, d’une certaine manière, c’est un constat d’échec. On en profite pour détourner les conventions, pour jouer sur la limite entre la vérité et le mensonge, entre la réalité et le canular. »

Guide pour jeunes actrices

 

En 2020, en guise de réaction à la crise sanitaire et à ses conséquences, le collectif travaille à l’élaboration d’un recueil de textes où 26 femmes artistes interrogent leur pratique. « On a contacté toutes celles qui avaient participé aux soirées des Bénés depuis 2015, explique Virginie Ouellet. On leur a proposé d’écrire sur leur métier, sur les beaux et les moins beaux moments de leur processus de professionnalisation. Elles sont 26 à avoir répondu à notre appel. Elles abordent une foule de sujets, dont la maternité, le rapport au corps, à l’apparence, à la compétition, sans oublier le fameux casting dans lequel plusieurs actrices se sentent enfermées. Ce sont des enjeux spécifiques à notre milieu, mais qui en même temps concernent toutes les femmes, et même toute la société. »

C’est la parution de ce recueil, intitulé Le petit guide pour jeunes actrices, qui sert de prétexte au spectacle qui sera donné au Prospero. « Pour souligner la venue au monde du bouquin aux Éditions Mycéliums, explique Judith Chartier, on a décidé de faire un lancement pas banal. On a organisé un cabaret dont les numéros sont inspirés des thèmes abordés dans le livre. Il y a des sketchs, des chansons, du DJing, de la danse, des solos et des scènes de groupe, des prises de parole plus sérieuses, plus vulnérables, plus sensibles, et d’autres complètement loufoques, voire grotesques. »

En plus de nos quatre interlocutrices, on peut s’attendre à voir sur scène Jade Barshee, Roxanne Bédard, Éli C. Lafleur, Laura Côté-Bilodeau, Laura Côté-Hallé, Myriam Debonville, Éloïse Demers-Pinard, Maude Demers-Rivard, Camila Forteza, Carolanne Foucher, Geneviève Gagné, Katherine IS, Vanessa Landry, Rosalie Leblanc, Audrée Lewka, Blanche-Alice Plante, Kathy-Alexandra Retamal Villegas et Ariane Trépanier.

Déjà, les quatre créatrices rencontrées songent à l’avenir des Bénés. « Récemment, explique Virginie Ouellet, on s’est rendu compte qu’on était une sorte de véhicule, quelque chose comme un autobus qui rassemble, qui entraîne dans son voyage le plus de femmes artistes possible. Pour la suite, notre voeu le plus cher, ce serait de continuer à embarquer celles qui sortent des écoles de théâtre. On voudrait leur donner l’heure juste, les préparer à l’échec, certes, mais surtout les inspirer, les impliquer, leur fournir de l’espoir, des raisons de rêver. »

Le grand lancement

Dramaturgie : Anneke Brier, Judith Chartier, Anne Giroux, Virginie Ouellet et Ariane Trépanier. Une production des Bénés. Au théâtre Prospero du 8 au 10 décembre.

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