«S’aimer ben paquetée»: La reine de la nuit

Ariel Charest dans la pièce «S'aimer ben paqueté»
Photo: Nicola-Frank Vachon Ariel Charest dans la pièce «S'aimer ben paqueté»

Dans le cadre de ses 5 à 7, La Bordée présente S’aimer ben paquetée, quatrième proposition d’une série amorcée lors de la saison 2021-2022. Le texte de Cristina Moscini, récit autofictif d’une sortie de l’alcoolisme vers la sobriété, prend ici les planches du studio de répétition de l’établissement théâtral de la basse-ville.

Cette formule en 5 à 7 permet avant tout un entre-deux, une place pour des spectacles qui n’occuperaient pas une case de saison en bonne et due forme, mais qui portent la marque néanmoins d’un travail soutenu. Et c’est le cas de S’aimer ben paquetée, truculent, mais vulnérable dans son geste d’approcher la débauche de cette jeune femme rompue aux soirées éthyliques, mais en quête d’une issue.

La mise en scène de ces productions restera généralement discrète ; celle de Pascale Renaud-Hébert ne fait pas exception. Elle laisse le spectateur très près du texte et du jeu. Or, on se laisse rapidement prendre par la densité du propos et l’aisance d’Ariel Charest, seule en scène à nous présenter sa progressive déchéance, de même que les embûches jonchant le chemin de la rédemption.

Entre retours sur un passé familial invitant déjà aux excès et diverses soirées de cavale, le texte est par ailleurs riche en humour — en tournures mal embouchées, aussi, sans pour autant quitter le propos ou manquer à la sincérité de l’ensemble. Capable d’un jeu imposant, la comédienne ne souligne pourtant rien, joignant sa retenue au travail sensible de mise à nu qui sous-tend le projet.

C’est que l’autrice, puisant à son vécu, ne s’est pas contentée du plus flamboyant, de sa seule quête d’intensité palpable. Le texte offre plutôt une réelle plongée dans ses « brouillards éthyliques », avec sans-gêne, certes, mais sans fierté ni glorification, exposant avec franchise le faste des libations autant que les lendemains de honte d’une vie dont la prochaine occasion de cuite devient une préoccupation quotidienne.

S’il puise au vécu très prosaïque des états avinés, à la pulsion du corps en quête, le texte déploie néanmoins une langue riche d’images. Si toutes n’agissent pas également, l’ensemble compose un tableau convaincant, reflet d’une réelle générosité dans le geste de rejoindre son auditoire.

Derrière l’alcool

Dans ce portrait d’une dépendance où perce tranquillement une issue possible, le court spectacle (une cinquantaine de minutes) cherchera par ailleurs à cerner le ressort intime de ces soifs récurrentes et sans fond. S’il offre sur ce point quelques pistes, il reste de nombreux points d’interrogation.

Les moments d’intimité, sexe de ruelle et autres coups d’un soir qui viennent parfois clôturer les libations résonnent avec force dès le départ de la pièce en donnant à ressentir des rapports distants : ceux des relations d’un soir autant que de la pornographie. On sent alors un détachement du personnage, une distance — mais le texte entrouvre tout juste cette porte.

Or résonnent là d’une façon toute particulière et parlante les indéniables avantages de l’ivresse qui masque la maladresse des échanges où n’existe que le codage des corps sexués, plus petit dénominateur commun dans une rencontre qui ne se fera pas. L’alcoolisme de S’aimer ben paquetée suggère ainsi une difficulté du contact ou un détachement qui n’est pas pris de front — et naturellement, on aurait aimé en entendre davantage.

Restent quelques scènes fortes qui nous laissent le sentiment que se joue devant nous un mal beaucoup plus profond que l’alcool ; quelque chose de très parlant pour une société en mal de rapprochements, voire d’essentiel pour la suite du monde. Ici, c’est moins pointer un défaut du spectacle que d’indiquer où on le verrait naturellement se poursuivre.

S’aimer ben paquetée

Texte : Cristina Moscini.

À voir en vidéo