«L du déluge»: Mythologie moderne

Une scène de la pièce « L du Déluge »
David Wong Une scène de la pièce « L du Déluge »

Hier soir avait lieu la première représentation de L du déluge à La Chapelle Scènes contemporaine. Après Le temps des fruits (2020), cette deuxième collaboration entre Marilyn Daoust et Gabriel Léger-Savard nous amène dans le deuil d’un amour, mais aussi nous questionne sur les enjeux de notre société actuelle, le tout à travers des personnages mythiques, mythologiques et loufoques.

Dès l’entrée du public, les interprètes sont présents sur scène. Dans un cadre urbain, plutôt sombre et mécanique, ils sont pour la majorité vêtus d’orange fluo. Dans le jeu et la légèreté, ils accueillent les spectateurs. Après quelques rires, l’ambiance change drastiquement. Il est question d’un arrachement, d’une fin d’amour, d’une séparation, causée par la vie, mais surtout par la société et les règles qu’elle contient. On commence alors à suivre le deuil, mais aussi le périple, d’Ariane. On comprend rapidement les références à la mythologie, non seulement par les noms, mais aussi par la formation d’un choeur, rappelant les tragédies grecques.

Les 11 interprètes sur scène scandent des paraboles, des récits, mais vivent aussi à travers leurs corps les différentes émotions que traverse le personnage principal, Ariane. La multidisciplinarité prend dans cette pièce tout son sens. En effet, la danse n’est pas là pour décorer, le chant non plus. Ensemble, ils rehaussent le discours et ancrent les corps dans les mots. Les costumes, les matières et les lumières sont aussi là pour ajouter de la chair à l’os et ne sont pas accessoires. Les deux créateurs ont réussi à justement ficeler les différents arts pour en faire toute une pièce, oui, mais surtout une aventure. En canon ou en choeur, les artistes sur la scène ne divulguent pas, mais vivent l’entièreté de l’histoire.

Sans changer de décor, on passe les saisons avec Ariane, séparée de son amant. On vit les lettres qu’ils s’envoient et on envisage petit à petit la décadence, l’effritement de leur amour, finalement impossible. Au détour de sa peine, Ariane rencontre des amis, qui s’avéreront parfois être des ennemis, incarnés là aussi justement par les interprètes. La couleur, la folie et l’humour savent alors se glisser une place dans ce chaos pourtant chargé de sens.

Musique techno, club et fourrures en tout genre, Ariane côtoie ensuite les excès, flirtant là encore avec la mythologie et Dionysos. Au-dessus d’elle, sereines, les déesses trônent et surveillent. Autour d’elle, les monstres prennent forme, tentent de la soumettre et de lui imposer un chemin, le seul et unique, celui de la grande tour, métaphore de la société de consommation de masse, rapide, créatrice de dépendances et vouée à une fin désastreuse.

Roman actuel

Tout en subtilité, L du déluge dépeint une réalité, la nôtre. Tout en conservant ses références, son langage et ses personnages mythologiques, la pièce nous questionne sur notre manière de vivre. Va-t-on trop vite ? À quoi bon vivre quand la planète est à deux doigts de mourir ? En transparence, elle évoque aussi les dérives de la nuit, la vulnérabilité des êtres, mais aussi leurs violences. Sans choquer, les auteurs utilisent l’humour et la dérision pour dépeindre les traits sales de l’humanité.

Les interprètes et les personnages qu’ils incarnent jouent vrais, authentiques. On les suit dans leur personnalité unique, leur jeu parfois déluré et leur originalité. En effet, le choeur est loin d’être monolithique. Bien au contraire. Un tel choix artistique permet aussi d’avoir une connexion directe avec le spectateur et une forme de reconnaissance. Le choeur n’est pas froid, il ressent et il reflète la foule.

Marilyn Daoust et Gabriel Léger-Savard ont pris pour référence la mythologie grecque, mais aussi égyptienne et mésopotamienne. On croise alors sur scène Enki, dieu des eaux souterraines, mais aussi Skhmet la Puissante. Malgré les millénaires qui nous séparent de ces récits, on visualise tout à fait, encore aujourd’hui, leur propos. De plus, en enracinant l’histoire et ses sujets autour de l’amour, L du déluge devient universel.

Tout en modernité, cette oeuvre légère, mais puissante remet en question la routine séductrice, l’aveuglement face à la mort, les influences nocives, les tragédies modernes, mais place aussi sur un piédestal la toute-puissance de l’amour et de l’espoir.

L du déluge

Du 30 novembre au 6 décembre (sauf le 4), à La Chapelle – Scènes contemporaines

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