« Run de lait »: J’aime (ou pas) l’industrie laitière

Justin Laramée dans la pièce «Run de lait»
Stéphane Bourgeois Justin Laramée dans la pièce «Run de lait»

Avec son ambitieuse pièce documentaire disséquant la plus importante production agricole du Québec, Justin Laramée marche dans les fructueuses traces de J’aime Hydro — une analogie d’ailleurs assumée avec humour dans Run de lait. La pièce dévoile donc une enquête fouillée, qui intègre plusieurs entrevues d’acteurs du milieu, remontant aussi le fil des démarches qu’a menées Laramée. L’auteur, metteur en scène et interprète est parvenu à convertir sa matière, pas toujours simple, en spectacle engageant où l’on avale sans douleur un contenu à riche teneur informative. Un dialogue fécond entre le réel et la scène.

Créée à Québec au printemps, la pièce présentée à La Licorne est l’aboutissement d’une aventure de cinq années. Partie de la détresse des producteurs de lait, un métier frappé par un haut taux de suicide (ce que rappelle le show dans une scène bouleversante), et de la raréfaction des petites fermes laitières, la recherche a fini par couvrir un vaste champ. Des complexités du système de la gestion de l’offre, qui encadre la production, à l’enjeu écologique et au traitement des vaches et des veaux. Il y a là assez de révélations pour que le néophyte ne voie plus jamais une pinte de lait de la même façon.

Le tout dans une forme que le créateur a pris soin de rendre accessible et de théâtraliser. Justin Laramée raconte son investigation par un mariage d’incarnation de divers interviewés et d’extraits sonores. Il est entouré pour tout décor de dix haut-parleurs, qui deviennent en quelque sorte des personnages, et qu’il re-dispose sur scène selon les scènes. Cet exposé aurait pu être aride. Mais le créateur a su donner une forme divertissante à plusieurs scènes. L’humour, voire l’autodérision, est souvent présent — sans compter la participation audio de ses enfants. Il rend ainsi intelligible l’épineux dossier de l’importation du lait diafiltré des États-Unis. Un tableau mettant en exergue le caractère absurde, kafkaïen, de deux agences gouvernementales ne s’entendant pas sur la définition d’un produit…

Les dénonciations du système actuel n’y manquent pas. Mais dans une scène où il fait intelligemment dialoguer les extraits d’entrevues avec plusieurs intervenants, Laramée rend compte de la diversité des opinions. L’auteur d’Éloges de la fuite confronte aussi ses propres naïvetés face à cet enjeu complexe. Et ses paradoxes de consommateur.

Son point de vue est aussi remis en question, parfois, par le concepteur sonore et partenaire de scène Benoît Côté. En plus de ponctuer énergiquement le récit aux percussions, ce fils de fermier offre une contrepartie à l’artiste urbain, ajoutant son grain de sel à cette rencontre pertinente entre l’art et l’agriculture. Deux mondes, note-t-il dans le programme, qui ne se parlent pas. Jusqu’à ce spectacle important, qui reconfirme la valeur du théâtre documentaire.

Justin Laramée raconte son investigation par un mariage d’incarnation de divers interviewés et d’extraits sonores. Il est entouré pour tout décor de dix haut-parleurs, qui deviennent en quelque sorte des personnages, et qu’il re-dispose sur scène selon les scènes.

Run de lait

Texte et idée originale : Justin Laramée. Co-mise en scène : Olivier Normand et Justin Laramée. Coproduction du Théâtre du Trident et de VA arts vivants, en codiffusion avec La Manufacture. À La Licorne, jusqu’au 17 décembre. En supplémentaires les 18, 20 et 21 décembre.



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