«Qui a tué mon père»: il me semble souvent que je t’aime

Martin Faucher et Félix-Antoine Boutin dans la pièce « Qui a tué mon père »
Photo: Fabrice Gaëtan Martin Faucher et Félix-Antoine Boutin dans la pièce « Qui a tué mon père »

En 2018, après En finir avec Eddy Bellegueule et Histoire de la violence, Édouard Louis signe un troisième roman, Qui a tué mon père, un texte bref qui suscite l’intérêt de metteurs en scène comme Stanislas Nordey et Thomas Ostermeier. Ces jours-ci, au Quat’Sous, c’est au tour de Jérémie Niel, à la tête de la compagnie Pétrus depuis 2005, de porter à la scène ce poignant monologue qui aurait pu s’intituler L’histoire de ta souffrance.

En 1919, dans sa Lettre au père, Kafka décortique le rapport pour le moins conflictuel qu’il entretient avec son père depuis l’enfance. La situation d’Édouard Louis est bien différente, tout comme son époque et sa société, mais on trouve dans les deux adresses au père cette ambition de cerner la nature complexe du lien, cette volonté de témoigner de la rancoeur tout en laissant affleurer l’amour, ce besoin viscéral de formuler des récriminations tout en exprimant sa reconnaissance. « Il me semble souvent que je t’aime », laisse échapper Édouard.

Intime politique

Le spectacle s’ouvre dans la cuisine du modeste appartement que le père de l’écrivain, le dos broyé et le souffle court, habite dorénavant seul dans le nord de la France. Pendant que le fils revisite différents épisodes de son enfance, le père écoute en silence. La violence sert de fil rouge, celle que le fils a subie dans le village de Picardie où il a grandi, mais aussi celle que la société réserve de manière générale aux femmes, aux pauvres et aux homosexuels. Édouard Louis pratique l’autofiction, plonge dans ses souvenirs, souvent douloureux, mais pas toujours, pour redire à quel point l’intime est politique, pour dénoncer avec conviction les rapports de domination sur lesquels nos civilisations sont fondées.

Si le spectacle de près de deux heures transpire l’intelligence, c’est que Jérémie Niel y démontre sa profonde compréhension du texte tout en y déployant sa singulière et féconde esthétique. Avec ses concepteurs, à commencer par le très doué Cédric Delorme-Bouchard à la scénographie et à la lumière, le metteur en scène découpe dans l’oeuvre des mouvements radicalement différents, donne naissance à des tableaux dont les contrastes thématiques, visuels et sonores expriment la richesse du rapport père-fils, dirige un ballet d’attractions et de répulsions qui fascine.

L’influence des enfants

Au coeur de ce dispositif qui nous entraîne de l’hyperréalisme à l’onirisme, de la matérialité à l’immatérialité, du banal au spirituel, du clair-obscur à la nuit noire et brumeuse, on trouve une voix, amplifiée comme c’est l’usage chez Niel, et deux corps suppliciés. Sans prononcer un seul mot, Martin Faucher est loin de s’effacer, déployant un vaste vocabulaire gestuel. Remplissant l’espace de mots, Félix-Antoine Boutin ne démontre pas la maîtrise technique que la partition demande, mais il ne manque certainement pas de justesse ni de présence.

Entre les deux comédiens, le courant passe. Si bien que, dans les dernières minutes du spectacle, alors que se cristallise la ressemblance entre le père et le fils, mais aussi l’influence des courageuses actions du fils sur le destin du père, on retient notre souffle. « Tu as changé du jour au lendemain, dit alors Édouard, un de mes amis dit que ce sont les enfants qui transforment leurs parents, et pas le contraire. »

Qui a tué mon père

Texte : Édouard Louis. Mise en scène : Jérémie Niel. Une production de Pétrus. Au Quat’Sous jusqu’au 10 décembre.

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