«Le virus et la proie»: Ève Pressault, entièrement dévouée à la scène

Ève Pressault
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Ève Pressault

En tout près de vingt ans, Ève Pressault s’est taillé une place unique dans le milieu du théâtre et de la danse. Sa grande intelligence du texte et son incomparable physicalité lui ont valu de collaborer avec Dave St-Pierre, Christian Lapointe, Alice Ronfard et Brigitte Haentjens, entre autres. Récemment, elle a brillé dans La brèche à l’Espace Go et dans Atteintes à sa vie à l’Usine C. En avril, au Quat’Sous, elle sera de Wollstonecraft, la nouvelle pièce de Sarah Berthiaume.

Si on la rencontre en ce matin ensoleillé de novembre, en tête-à-tête dans le foyer du Centre du Théâtre d’Aujourd’hui, c’est que la comédienne s’apprête à renouer, pour trois soirs seulement, avec Le virus et la proie, un spectacle créé à l’occasion du Festival TransAmériques et du Carrefour international de théâtre de Québec l’été dernier. À propos du texte de Pierre Lefebvre, Pressault ne tarit pas d’éloges : « C’est un monologue rude qui suscite beaucoup de réactions, parce qu’il éveille plusieurs émotions enfouies, parce qu’il cristallise notre sentiment d’impuissance. Si tu es le moindrement de gauche, si tu as envie de trouver dans ta société un espace commun, si tu remets en question le système, ce spectacle est pour toi. »

Je vous fais une lettre

 

Quelqu’un qui possède peu s’adresse à quelqu’un qui possède beaucoup — un premier ministre, un p.-d.g., un subventionneur, un producteur ou même un directeur artistique — afin de nommer la violence dont il est la victime et le témoin. « Je ne vous écris pas une lettre, monsieur, je vous fais un aveu d’impuissance. » Il est question de l’ordre établi et de l’inégalité, de la domination et du contrôle des humains, des animaux et de l’environnement, mais aussi du travail, de la santé et de l’éducation, de l’argent et des privilèges.

« En pleine démocratie […], c’est quand même hallucinant de ne pas pouvoir trouver un seul endroit où il nous serait possible de nous croiser, monsieur, de nous reconnaître, puis d’échanger comme du monde, je veux dire comme deux êtres participant, cahin-caha, à la même tâche impossible, intenable, celle de vivre. » Cette rencontre impossible entre le pouvoir et ceux qui le subisse, cette violence économique et de classe, souvent paternaliste, c’est aussi celle que décrit Édouard Louis dans Qui a tué mon père ?, un monologue que l’on peut entendre en ce moment même au Quat’Sous.

Les joies de la quarantaine

Depuis Combats, un spectacle de Geneviève L. Blais présenté au Bain St-Michel en 2005, Ève Pressault a démontré qu’elle était sur les planches comme un poisson dans l’eau. Dire qu’on se régale à la voir évoluer sur scène depuis toutes ces années tient de l’euphémisme. « Maintenant que j’ai atteint la quarantaine, explique la comédienne, je ne ressens plus le besoin de correspondre à un genre ou à une catégorie. J’assume pleinement ce que j’ai à offrir et je prends plaisir à travailler avec des gens qui sont dans le même état d’esprit que moi. » On se réjouit de savoir que la créatrice a de multiples projets sur le feu : « Je collabore avec Alexis Martin sur un spectacle qui concerne la violence de la parole néolibérale. Je m’apprête, avec Mélodie Bujold-Henri, Juliette Ouimet et Olivier Hardy, à mettre en scène une pièce de théâtre documentaire sur les orphelins de Duplessis. J’ai aussi une création en chantier avec Emmanuel Schwartz. J’aime encore autant mon métier qu’au début et j’ai bien l’intention de continuer à ajouter des codes à mon arc. »

Percutant, incisif, le texte de Pierre Lefebvre, publié chez Écosociété, a été confié par le metteur en scène Benoît Vermeulen à quatre corps, à quatre voix. Ève Pressault partage ainsi la scène avec Tania Kontoyanni, Alexis Martin et Madani Tall (qui remplace Étienne Lou), des interprètes aux âges, aux genres et aux bagages culturels divers. « Livrer cette pensée à quatre, de manière chorale, c’est plein de sens, estime la comédienne. Parce qu’il ne s’agit pas d’une seule personne frustrée contre le gouvernement. C’est un propos collectif, inclusif, un réquisitoire lucide, mais non dépourvu d’humour, une parole juste et honnête qui nous concerne et nous responsabilise tous. C’est littéraire tout en étant direct. Pour une actrice, c’est aussi exigeant et satisfaisant que de jouer du Heiner Müller. »

Trouver la légèreté

 

Mais comment porter à la scène un pareil brûlot, comment éviter l’exposé ou la conférence, comment offrir des contrepoints au discours, mais sans s’éloigner du propos, sans le parasiter ? « En ce qui concerne le corps, explique Pressault, on s’est autorisé à aller dans des espaces un peu plus poétiques. Avec Line Nault, conseillère au mouvement, on a cultivé un ludisme, une légèreté, un humour qui vient aussi de la musique de Guido Del Fabbro et qui crée des pauses dans la densité du texte, des ruptures de ton qui permettent à l’ensemble de respirer. Ce n’est pas un spectacle spectaculaire, c’est fait dans une certaine simplicité, une sobriété qui met la parole en avant. La richesse de la proposition est dans l’intelligence du texte, dans la manière précise avec laquelle Pierre distille les idées. »

La proie du titre, bien entendu, c’est celle qui est soumise à la domination du prédateur. Quant au virus, qui n’a rien à voir avec la COVID-19, soit dit en passant, c’est celui que la proie envisage de devenir, de manière à être contractée par son tortionnaire. « Peut-être me serait-il à ce moment-là possible de fonder un foyer, d’infection, afin de vous amener, monsieur, comme d’habitude, encore une fois, à m’attraper, mais cette fois-ci non comme une proie. Comme un virus. C’est peut-être par ce bout-là, dans le fond, que je pourrais vous atteindre. En devenant infime, peut-être me serait-il possible de vous arriver, comme arrive l’accident, la maladie, la mort. »

Pour Ève Pressault, être une créatrice ou un créateur, c’est être un virus : « En tout cas, c’est la manière dont je conçois le rôle de l’artiste. À mes yeux, Pierre Lefebvre est un virus, un virus utile, nécessaire, qui, tel le battement d’aile du papillon, contribue à ce que l’ordre établi soit remis en cause. »

Le virus et la proie

Texte : Pierre Lefebvre. Mise en scène : Benoît Vermeulen. Une coproduction du NTE, du CTDA, du FTA et du Théâtre français du CNA. À la salle Michelle-Rossignol du CTDA du 30 novembre au 2 décembre, puis au CNA au cours de la saison 2023-2024.



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