Showtime : des émotions en temps réel

Simon Lacroix dans la pièce de théâtre «Showtime»
Danny Taillon Simon Lacroix dans la pièce de théâtre «Showtime»

Inviter Le Projet Bocal à créer un spectacle chez Duceppe, alors que l’extravagant trio s’épanouit depuis 2013 dans l’espace fertile, mais modeste, de la Licorne — mentionnons Le Projet Bocal (2013), Oh Lord (2014) et Le spectacle (2016) —, c’est un geste artistique qui aurait été inconcevable du temps de la direction précédente. Commençons donc par saluer l’audace rafraîchissante dont David Laurin et Jean-Simon Traversy continuent de faire preuve.

Sans rompre avec le ton de leurs réalisations passées, mais en privilégiant le burlesque à l’étrangeté et une certaine linéarité à l’apologie du fragment, Sonia Cordeau, Simon Lacroix et Raphaëlle Lalande ont imaginé pour le grand plateau de Duceppe une « grosse pièce de théâtre » intitulée Showtime, une arme de destruction massive lorsque vient l’heure de s’attaquer à la morosité de novembre. Jouant avec les codes de la représentation, s’appuyant sur une mise en abyme aussi ridicule que jouissive, l’aventure in situ est dérisoire et grandiloquente, absurde et cathartique.

Afin d’exprimer l’angoisse d’une jeune compagnie qui affronte la plus imposante scène de sa carrière, le collectif a en quelque sorte cédé à la tentation autobiographique, bien entendu en forçant allègrement le trait. Avec Éric Bernier, Jean-Marc Dalphond, Natacha Filiatrault, Dominique Leduc, Étienne Lou, Alexia Martel et Olivier Rousseau, le trio entreprend d’exposer les méandres de la création, de dévoiler les coulisses d’un spectacle chaotique. On pense à des pièces anglo-saxonnes qui mettent en scène « a play within a play », comme Noises Off, ou plus récemment The Play That Goes Wrong.

On a droit, entre autres, à une séance d’improvisation sans mots, sans mouvements et sans issue ; à une comédie musicale pour le moins chatoyante ; à une rap battle particulièrement féroce ; à une marionnette géante qui brandit une fourchette ; à une performance qui rend un vibrant hommage aux fluides ; et à un théâtre documentaire poignant à propos d’un sujet crucial : les roches. Dans cet exercice de haute dérision, qui met à rude épreuve les zygomatiques des spectateurs, tout le monde en prend pour son rhume, mais c’est probablement Duceppe, avec son « vieux théâtre américain » et son slogan discutable, « Des émotions en temps réel », sans oublier « Les Fromages d’ici », son commanditaire, qui est le plus habilement moqué.

Cette pièce, à laquelle la troupe en délire revient pour un numéro final exquis, est ni plus ni moins une parodie de celles qui ont contribué à la renommée de la maison dans les années 1980 et 1990. Imaginez le théâtre de Tennessee Williams ou d’Arthur Miller qui aurait subi un croisement génétique avec Le coeur a ses raisons. Gentiment, le Projet Bocal règle des comptes avec les conventions et les pratiques d’une autre époque, récuse la dichotomie entre art et divertissement, et prône un renouvellement dont il est certainement une éloquente incarnation.

Showtime — une grosse pièce de théâtre

Texte et mise en scène : Le Projet Bocal (Sonia Cordeau, Simon Lacroix et Raphaëlle Lalande). Au théâtre Duceppe jusqu’au 17 décembre.

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