Au nom du père

Les comédiens Martin Faucher et Félix-Antoine Boutin entourent le metteur en scène Jérémie Niel.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Les comédiens Martin Faucher et Félix-Antoine Boutin entourent le metteur en scène Jérémie Niel.

Toute l’oeuvre d’Édouard Louis « appelle le théâtre, estime le metteur en scène Jérémie Niel. C’est une oeuvre d’images, d’évocation, de politique, de nostalgie, d’émotions ». Mais parmi les romans autobiographiques que le Français a publiés depuis sa fracassante entrée en littérature avec En finir avec Eddy Bellegueule, son Qui a tué mon père, que Niel présente au Quat’Sous, est « le plus théâtral », par l’urgence d’une écriture qui « happe dès les premières lignes ». Issu d’une commande de l’acteur et metteur en scène Stanislas Nordey, qui l’a ensuite monté, le texte a été adapté par plusieurs créateurs scéniques, et non des moindres : Thomas Ostermeir, Ivo van Hove…

Pour incarner ce percutant monologue où un jeune écrivain, affranchi de sa classe ouvrière d’origine, s’adresse à son père silencieux broyé par la vie d’usine, Niel a choisi deux metteurs en scène-comédiens. Félix-Antoine Boutin, qu’il venait de diriger dans Face-à-face (créé à La Chapelle en 2021), porte la partition solo. « Même si le récit se passe dans le nord de la France et que nos vies sont différentes, il y a quelque chose qui me rejoint, qui me ressemble, dit celui-ci. J’étais capable de capter des choses concrètes dans mon entourage, ma relation avec mes parents, que je pouvais mettre en moi. »

Martin Faucher, lui, a été attiré par la « mise en perspective politique » de la figure paternelle, un personnage peu « creusé dans le théâtre québécois, où on parlait beaucoup de l’absence du père. Et dans ma génération, en l’espace de 30, 40 ans, entre les vies de nos pères et les nôtres, il y a tout un monde incroyable, il y a eu une révolution. Je trouve intéressant de voir comment un fils peut accuser et en même temps analyser cette figure qui demeure mystérieuse, comment on peut poser un regard sur 30 ans de vie qu’on ne connaît pas, finalement. Et comment le fils semble détenir une vérité et, en même temps, autre chose peut lui échapper » chez ce père qui ne parle pas. « Moi, je ne sais rien de mon père, ajoute-t-il. J’étais jeune quand il est décédé. »

« C’est super intéressant ce qui est en train de se passer dans notre discussion, intervient alors Jérémie Niel. Et c’est ce que [suscite] Édouard Louis : on se retrouve tout le temps à parler de nos vies, en parlant de ce texte-là. Et ç’a été beaucoup comme ça dans le processus créatif, même chez les concepteurs : il y a quelque chose dans la pièce qui vient rejoindre l’intimité de chacun. Et cet intime-là, le texte essaie de lui donner une force sociale ou politique, de l’universaliser. »

Dans son monologue, le fils évoque sa relation avec son géniteur, rappelle la violence de ce que cet homme a subi et de ce qu’il a fait subir, explore comment sa condition en a fait qui il est. « Il s’enfonce dans la complexité d’un humain, dit Niel. Et on voit tout le caractère protéiforme du personnage du père, mais avec des morceaux de sa personnalité qui ont été tronqués par la vie. »

Au coeur de Qui a tué mon père loge la question du fossé des classes sociales. « Je pense qu’il y a une volonté chez Édouard Louis de faire une description du réel la plus précise possible, avance le metteur en scène. Et de redonner une beauté aux classes populaires. » L’auteur met également en lumière les rapports de pouvoir et les « zones de tension existant entre classes sociales » avec grande justesse et finesse. « Il décortique la mécanique de domination. C’est cette mécanique qui est vraiment troublante, parce qu’on voit son efficacité. »

Un sujet d’une actualité « brûlante », comme en témoigne le mouvement contestataire des gilets jaunes, la manifestation d’une colère dont les deux interprètes ont d’ailleurs été témoins lors de voyages en France.

Réquisitoire

Outre cette tentative de rapprochement entre père et fils, Qui a tué mon père lance un véritable réquisitoire, une dénonciation de mesures politiques inhumaines qui écourtent la vie des personnes issues des classes défavorisées. Une sorte de J’accuse où plusieurs gouvernants français sont nommés. Si le texte n’a pas été adapté au Québec, Jérémie Niel pense que les spectateurs vont le recevoir avec leurs propres référents. « Le principe reste le même : comment des décisions politiques précises peuvent avoir un impact direct sur certaines populations, voire sur leurs corps. L’auteur écrit que c’est étrange, les gens qui font la politique, c’est ceux pour qui ces décisions n’ont presque aucun effet sur leur vie. Et ça, peu importe où on habite, c’est profondément vrai. »

Même si, dans l’Hexagone, la manière est plus « ostentatoire », croit Félix-Antoine Boutin (« il y a une arrogance, disons d’Emmanuel Macron, par rapport à ces populations-là, qui ne pourrait pas passer ici »), les trois créateurs estiment qu’au fond, le portrait n’est pas très différent au Québec. « Par exemple, couper des lits d’hôpitaux : je pense que tous les gens qui ont pris ces décisions ne laisseront jamais leur enfant 17 heures aux urgences ; donc des décisions qui ne les impactent pas directement », illustre Niel.

Pour le metteur en scène, la masculinité est également au centre de la pièce. « Cela m’a beaucoup touché dans le texte, la manière dont on parle de la masculinité, dans toute sa globalité, sa complexité, ses forces et ses faiblesses. Comment aussi Louis décrit les corps des hommes. » Mais c’est aussi une conception machiste de l’homme (« un modèle fort masculin qui perdure » chez certains, note Faucher) menant à l’homophobie, vision dont le père a hérité, qui l’a opposé à son fils gai.

Corps

« Je n’ai jamais joué beaucoup, alors chaque fois, je fais un come-back ! » badine Martin Faucher. La dernière fois qu’on avait vu le metteur en scène en tant que comédien, c’était en 2014 dans Descendance (de Dany Boudreault et Maxime Carbonneau), à la salle Jean-Claude Germain du théâtre d’Aujourd’hui. Étrangement, fait-il remarquer, il campait alors un « père ouvrier, alcoolique, homophobe »…

Pour jouer la figure paternelle silencieuse — qui était d’ailleurs incarnée par des mannequins dans la création au Théâtre national de la Colline —, Jérémie Niel a choisi l’ex-directeur du Festival TransAmériques en raison de sa présence physique « très forte ».

« C’est un travail d’acteur très particulier, très mystérieux, dit l’interprète. Je ne dis pas un mot, mais je suis là sans arrêt. Et ça dépasse l’écoute : il y a une autre parole qui s’exprime. Un langage qui n’est pas que psychologique, un langage scénique. » Faucher se sert beaucoup d’apprentissages faits durant sa trentaine : des ateliers exploratoires avec le chorégraphe Daniel Léveillé, des stages de théâtre butō. « En fait, j’ai beaucoup l’impression d’être dans une répétition de danse. » Avec ce rôle de jeune quinquagénaire au corps brisé prématurément par un accident de travail, il oeuvre à une « destruction intérieure ».

Le défi de Félix-Antoine Boutin, lui, est à l’opposé : traverser une partition au long souffle. Outillé d’un micro, appuyé par le travail d’ambiance sonore qu’affectionne le metteur en scène de Noir, il cherche à s’abandonner au moment présent. « Il s’agit de rendre cette parole, d’une oralité très écrite, la plus concrète possible. D’essayer d’être le plus réel possible. C’est un bel exercice et un travail de tous les jours. Je ne peux pas m’appuyer sur la répétition d’hier. Parce que quand ça marche, c’est un état de présence sur scène, dans ce réel-là. »

Le comédien souligne qu’au contraire, la situation dépeinte, elle, n’est pas réaliste, le père n’étant pas muet. Pourquoi donc ne répond-il pas ? « Il y a quelque chose de très impressionniste dans cet acte de raconter la vie du père au père. Je pense que ça installe une relation faite d’étrangeté. » Et il envisage le portrait tracé par son personnage comme un « point de vue, pas comme une vérité ».

Ce soliloque du fils sur son père fait aussi office de symbole : la maîtrise des mots, c’est l’apanage de la classe cultivée. Mais même si le personnage paternel ne répond jamais, il est beaucoup plus qu’un simple réceptacle. « Il émet beaucoup de choses », confirme Faucher. « On s’est rendu compte rapidement en répétition que c’est important que Martin soit présent, ajoute son co-interprète. Sinon, on a vraiment de la difficulté. Parce que moi aussi, je réagis à son corps, à son regard. Il y a vraiment un échange. »

Qui a tué mon père

Texte : Édouard Louis.
Mise en scène : Jérémie Niel.
Interprétation : Martin Faucher, Félix-Antoine Boutin.
Une production de Pétrus.
Au théâtre de Quat’Sous, du 22 novembre au 10 décembre.

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