«Tonne de briques»: le quotidien théâtralisé

Liliane Boucher
Photo: Julien Cadena Le Devoir Liliane Boucher

Si la cofondatrice de Samsara Théâtre travaille depuis longtemps avec les enfants, va sur le terrain pour les rencontrer, prendre le pouls de ce qu’ils sont, de ce qui les intéresse, elle avait le goût, cette fois-ci, d’aller plus loin avec eux. Portée par ce désir d’explorer de nouvelles avenues, elle propose Tonne de briques, un docu-théâtre auquel sa fille, Éléonore Gagnon, a pris part tout au long du processus de création.

L’idée de travailler avec sa fille est née il y a cinq ans, alors que cette dernière n’avait que sept ans. Laissant mûrir l’idée, et sa fille, Liliane Boucher revient vers elle pendant la pandémie. « Je lui ai reparlé de cette idée de faire du théâtre, de la recherche, et elle était partante. Un matin, je me suis levée et il y avait du tape qui entourait mon salon. Elle m’a dit ça, ça va être notre scène », se souvient Liliane Boucher depuis Repentigny, où elle rodait son spectacle avant la grande première à la Maison Théâtre le 17 novembre.

Le salon familial est ainsi devenu ring d’improvisation, joué par la fille, dirigé par la mère. « On était juste toutes les deux. Mais on n’a pas gardé grand-chose de ce moment-là, à part la complicité. » Puis, en février 2021, une équipe s’est formée autour de cette idée d’inviter une enfant à participer au travail de création. De fil en aiguille, portée par une équipe qui favorisait la spontanéité et l’improvisation, la pièce est née avec en son centre Éléonore, qui s’est imposée, dira sa mère, par son aisance.

Tonne de briques, c’est l’histoire d’une famille qui invente une pièce de théâtre. Du théâtre documentaire dans lequel la ligne entre la vie réelle et la fiction reste très floue. « À la base, on s’est inspirés de notre quotidien pour inventer l’histoire, mais finalement notre quotidien, c’est devenu de faire du théâtre », raconte en riant Liliane Boucher. Elle explique que plusieurs répliques du spectacle traversent la frontière de la fiction et se retrouvent dans leur vie de tous les jours « parce que ça marche avec [leur] quotidien ». Ce contexte particulier a d’ailleurs donné lieu à quelques situations cocasses. « Dans la pièce, il y a une scène avec des médecins. Juste avant qu’on répète, Éléonore s’est cogné la tête et elle saignait un peu. Et là, on a fait cette scène avec ma fille qui avait de vrais bandages sur la tête ! » raconte Boucher, étonnée par cette synchronicité. Même principe pour David Leblanc, dans le rôle du papa d’Éléonore, qui vient tout juste d’être papa dans la vraie vie. « Il découvre la parentalité sur scène et dans la vraie vie, alors c’est un beau magma », poursuit l’artiste.

Créer à hauteur d’enfants

Bien sûr, cette idée de créer avec les enfants, son enfant de surcroît, modifie quelque peu la façon de travailler. « Il y a des questions éthiques qu’il a fallu que je me pose. Je ne suis pas seulement sa mère, je suis la metteuse en scène, et en plus c’est moi qui produis le spectacle, alors je suis son employeur. Il a fallu qu’elle [Éléonore] signe un contrat, qu’elle lise les clauses, qu’elle comprenne dans quoi elle s’engageait. On est allées à l’UDA voir ses droits. Il ne faut pas prendre ça à la légère quand on fait travailler un enfant », raconte  Boucher.

S’ajoutent à cela la notion d’attention, les heures de répétitions qui peuvent être plus difficiles, exigeantes pour un enfant. « À un moment donné dans le processus, je me suis rendu compte qu’il ne fallait pas qu’elle soit là tout le temps. Éléonore s’est révélée comme une improvisatrice tripante, elle inventait des séquences, mais quand c’est le temps de répéter et de décider où va aller la chaise, à gauche ou à droite, on a une répétitrice qui la remplace de temps en temps », ajoutant que la petite peut très bien faire une répétition de deux heures, mais rarement davantage.

Cette façon de s’adapter au rythme de l’enfant motive Liliane Boucher et toute son équipe à remettre en question leur façon de travailler. « C’est un peu vertigineux parce que c’est du spectacle vivant. On a tous cette réflexion autour du show must go on. Jusqu’où on va [avec les enfants] ? Tu sais, un acteur ça joue même si ça a le rhume, même si ça a la gastro, même si ça n’a pas dormi de la nuit. Mais un enfant ? Jusqu’où on pousse sa machine ? On est tous dans ces réflexions autour de la santé. C’est la santé de tous, tu sais ! On dirait que le fait de travailler avec cette enfant-là a aussi permis de “scanner” le reste de l’équipe et de se demander à quel point, pour nous aussi, le show must go on. »

L’enfant devient ici non seulement source d’inspiration, mais aussi créateur, porteur d’une pièce dont il est le héros en plus de forcer — sans le vouloir — les adultes à adopter son propre rythme. En demandant à chacun de faire de l’improvisation, toute l’équipe de Samsara s’est d’ailleurs un peu mise en état de débutant, au même niveau qu’Éléonore afin d’avancer avec elle dans cette aventure. « Pour que tout le monde soit sur un pied d’égalité. Oui, parce que c’est quoi, un adulte ? La pièce pose ça comme question. C’est quoi, un enfant ? La question n’est pas si simple que ça. Est-ce que c’est un état, être adulte ? Est-ce que c’est un état, être enfant ? » Jouant sur des zones floues, Liliane Boucher convie ainsi petits et grands à venir vivre cette expérience nouvelle et du même coup à célébrer l’art qui participe activement de la réalité.

Tonne de briques

Texte et mise en scène : Liliane Boucher. Interprétation : Laurie Gagné, Éléonore Gagnon, David Leblanc. Répétitrice : Stéphanie B. Dumont. Une production de Samsara Théâtre. Pour les 8-12 ans. À la Maison Théâtre du 17 au 27 novembre et au théâtre Les Gros Becs, à Québec, en mars 2023.

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