«Alice!», un voyage en demi-teinte

Le spectacle «Alice!», présenté au Trident jusqu’au 3 décembre, reprend plusieurs éléments phares d’«Alice au pays des merveilles» et de «De l’autre côté du miroir».
Photo: Stéphane Bourgeois Le spectacle «Alice!», présenté au Trident jusqu’au 3 décembre, reprend plusieurs éléments phares d’«Alice au pays des merveilles» et de «De l’autre côté du miroir».

Le Théâtre Rude Ingénierie, connu pour son bidouillage et ses autres créations faites main, a souhaité transposer sa créativité, avec les « moyens du bord », dans l’univers foisonnant de Lewis Carroll.

Alice !, le spectacle découlant de cette rencontre, reprendra plusieurs éléments phares d’Alice au pays des merveilles et de De l’autre côté du miroir : le chat du Cheshire, les reines blanche et rouge, la reine et le roi de coeur, Humpty Dumpty, Tweedledum et Tweedledee… Des rencontres qui seront autant d’occasions scéniques, d’espaces pour l’invention.

C’est d’ailleurs la qualité du Théâtre Rude Ingénierie, qui avait donné l’ingénieuse construction de Dreamland. La construction est ici un bric-à-brac où se succéderont jeux de fumée ou de pendule, créature insectoïde motorisée ou peinture sur fond de scène comme un canevas — et un rappel constant, tout au long de la pièce, de ce miroir traversé par Alice.

On pense à ce piano mécanique, aussi, qui ouvre la pièce et qui, après le passage de la jeune Alice, accompagnera l’entièreté du spectacle de notes entêtantes — lesquelles, de pair avec l’accompagnement musical soutenu des trois membres de Rude Ingénierie —, trempera les différentes rencontres dans une ambiance somptueuse, à laquelle concourront les jeux de lumière enveloppants.

Si la scène, au départ largement dépouillée, peut étonner, force est d’admettre qu’elle se déploiera jusqu’à offrir un tableau d’ensemble unique et riche, avec notamment ce fond de scène qui, barbouillé au fil des aventures, encapsulera les différentes étapes du récit et s’offrira à la vue en un épatant palimpseste.

Trouver sa forme

 

Un bémol vient toutefois entamer cette réussite visuelle et scénique, lequel tient au texte et, de façon plus générale, au jeu qui en découlera.

Le sentiment, bien vite, nous viendra d’un liant manquant à cette juxtaposition des tableaux : l’imaginaire de Carroll est fertile, mais sur quoi a-t-on voulu insister, ici ? La part qui revient au texte d’Emmanuelle Jimenez ou à la mise en scène du Théâtre Rude Ingénierie restera difficile à déterminer. Toujours est-il que les personnages clés, les lieux iconiques et les phrases d’anthologie se multiplient sans une trame forte, d’où notre impression d’une suite d’arrêts imposés, comme autant de cases à cocher.

Le texte, par ailleurs, place un poids énorme sur les épaules de sa comédienne principale (Marianne Marceau), Alice se trouvant par exemple à narrer les transitions entre chacun des arrêts. À la première personne, elle exprimera ce qu’elle vit et voit — quand le trou apparaît et qu’elle dit « Je tombe ! », difficile toutefois de tomber à sa suite.

Aux signes d’un récit qui n’a pas rejoint complètement la forme théâtrale s’ajouteront quelques éléments de jeu, la parole de certains personnages peinant à percer la riche ambiance sonore, notamment. La cohabitation de différents niveaux de langage, aussi : un phrasé travaillé et clair pour certains, en phase avec l’imaginaire déployé, contre une prononciation relâchée pour d’autres, fera rupture de ton. On pourra défendre là un désir d’alimenter la confusion sur scène, qui serait celle d’Alice — on pourra garder aussi le sentiment d’un ton qui ne s’est trouvé qu’imparfaitement.

L’univers de Carroll, bien sûr, reste truffé de sens cachés, de remarques anodines qui, sans en avoir l’air, sont à même de parler de notre propre réalité. La brochure du spectacle évoquait entre autres les dérives du pouvoir à une époque où le mensonge fleurit, et la capacité des aventures d’Alice, en miroir déformant, de débusquer certaines incongruités de notre monde.

Force est de constater cependant que le spectacle pige dans cet univers foisonnant, pariant peut-être sur les richesses qui pourraient tomber ici ou là, sans toutefois qu’une ligne nette parvienne à s’imposer tout à fait. En dépit d’une image finale forte sur le temps qui passe, le tomber de rideau nous laisse, certes avec plusieurs tableaux magnifiques, mais avec aussi le sentiment de n’avoir fait le voyage que partiellement.

Alice !

Texte : Emmanuelle Jimenez, librement inspiré de l’oeuvre de Lewis Carroll.
Mise en scène : Théâtre Rude Ingénierie. Avec Maude Boutin St-Pierre, Lise Castonguay, Éva Daigle, Karl-Patrice Dupuis, Noémie F. Savoie, Linda Laplante, Éric Leblanc, Marianne Marceau, Patrick Ouellet, André Robillard et Philippe Savard, ainsi que Bruno Bouchard, Philippe Lessard Drolet et Pascal Robitaille à la musique.
Une coproduction du Trident et du Théâtre Rude Ingénierie, au Trident jusqu’au 3 décembre.

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