«Showtime. Une grosse pièce de théâtre»: Le Projet Bocal face au grand plateau

Il y a dix ans, Simon Lacroix, Raphaëlle Lalande et Sonia Cordeau (en haut) ont fondé la compagnie le Projet Bocal. Sa cinquième création, « Showtime. une grosse pièce de théâtre » « qui fait réfléchir », a germé durant sa résidence d’écriture chez Duceppe.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Il y a dix ans, Simon Lacroix, Raphaëlle Lalande et Sonia Cordeau (en haut) ont fondé la compagnie le Projet Bocal. Sa cinquième création, « Showtime. une grosse pièce de théâtre » « qui fait réfléchir », a germé durant sa résidence d’écriture chez Duceppe.

Depuis 2013, le Projet Bocal a établi sa niche singulière par son irrésistible humour décalé et son originalité. Après avoir mis au monde tous ses projets dans le cocon de La Petite Licorne, la compagnie fondée par Raphaëlle Lalande, Sonia Cordeau et Simon Lacroix change radicalement d’environnement pour son nouvel opus. Invité à faire une résidence d’écriture chez Duceppe, l’inventif trio se retrouve donc dans l’établissement cinquantenaire pour créer Showtime. Une grosse pièce de théâtre.

« Cela ne nous aurait même pas traversé l’esprit, raconte Simon Lacroix. On a dit oui tout de suite et après, on a fait : “Ah shit, qu’est-ce qu’on a fait là ?” » Livrer, devant un public ne connaissant pas nécessairement leur style, une production où tout est plus gros, de la vaste scène aux moyens en passant par la distribution, ce n’est pas rien. « On ne voulait pas se dénaturer en arrivant sur un grand plateau, explique Raphaëlle Lalande. Il y a eu cette [préoccupation] en filigrane tout le long de l’écriture et de nos réflexions par rapport à ce show. »

L’écriture fut d’ailleurs « plutôt ardue » au début. D’autant qu’à la suggestion des directeurs artistiques de Duceppe (Jean-Simon Traversy et David Laurin), les créateurs ont d’abord essayé de composer une histoire suivie, plutôt qu’une série de tableaux. Après des pièces de plus en plus éclatées, qui formaient une sorte de trilogie formelle (Le projet Bocal, Oh Lord et Le spectacle), ils se sont dit qu’ils étaient peut-être rendus là. « Mais on ne l’a pas pris de la bonne façon, rapporte Sonia Cordeau. C’était très extérieur à nous. » « C’est notre essence d’artistes qui s’exprime de manière éclatée, reprend Lacroix. On dirait que quand on essayait d’écrire une histoire, ça ressemblait un peu à du théâtre d’été. » Sans « l’effet déroutant » qui marque leur univers. Fort de la liberté accordée par Traversy et Laurin, le trio est donc revenu à sa nature : le jeu avec les codes du théâtre, la dérision, dans une comédie où ils prennent un malin plaisir à déjouer les spectateurs.

Et ils se sont servis de leurs questionnements, de la pression qu’ils ont réellement ressentie devant cette création pour la transposer dans leur oeuvre, mettant en place une mise en abyme. Dans Showtime, trois personnages portant leur nom doivent monter sur scène pour y improviser un spectacle. Mais l’inspiration n’étant pas au rendez-vous, Simon, Raphaëlle et Sonia optent pour un show à grand déploiement. Sans trop en dévoiler, afin de préserver la surprise, la création jouée par dix interprètes nous transporte dans plusieurs univers, à travers les parodies de divers genres théâtraux.

« Même si on visite plusieurs formes, au final, on est parvenus quand même à raconter un récit qui évolue d’un point A à un point B, estime Raphaëlle Lalande. Et jusqu’à maintenant, on est très fiers de ce show, parce qu’on a réussi à rester le Projet Bocal. » Tout en se réinventant un peu, ajoute sa cocréatrice, qui considère cette pièce comme « encore plus accessible, parce qu’on est moins dans l’absurde ou l’étrangeté ».

Exutoire

 

Showtime raille, affectueusement, le théâtre lui-même, exposant les excès de différentes formes. « On niaise aussi certains choix de mise en scène, qui sont plus tape-à-l’oeil qu’au service de la pièce, dit Sonia Cordeau. Et parfois, on trouve que le budget est drôlement dépensé au théâtre. » Des exemples ? Une voiture sur scène, un immense lustre de cristaux qui descend… « Est-ce que cet argent aurait pu être [utilisé] sur davantage de temps de création ? Cela me préoccupe, la façon dont on monte les shows et dont les saisons sont faites. » « C’est paradoxal parce qu’il est cher, notre show, intervient son collègue. On n’a pas lésiné sur les effets. Les techniciens sont un peu stressés… »

Mais cette dimension satirique ne provient pas « d’un désir de brasser le milieu », reprend Lacroix. « On a tous été parfois dans des pièces où on se sentait moins bien. Alors c’est un exutoire. Ça a toujours été un peu ça, le Projet Bocal : on se moque de choses qui nous énervent, quand on va voir ou qu’on joue une pièce. » « On ne pointe pas des gens en particulier et c’est bon enfant, assure Cordeau. On ne veut rien revendiquer. Juste donner aux gens le goût d’être un peu plus capotés, libres, en étant nous-mêmes libres sur scène. »

Et parce qu’ils sont invités chez Duceppe, l’institution est, bien entendu, ciblée particulièrement. Des clins d’oeil qui feraient beaucoup rire l’équipe de la compagnie. On pourra notamment voir une parodie de théâtre réaliste américain. Le trio s’est inspiré d’éléments glanés dans les bandes-annonces de vieilles pièces et d’images des scénographies des 20 dernières années (on serait surpris de la quantité de grands escaliers en bois…). C’est surtout l’« ancien » Duceppe, donc, qui est moqué, mais un peu aussi la nouvelle direction prise par le théâtre, avec ses « grands thèmes qui font réfléchir ». Même s’il s’avère un peu plus dur de railler un théâtre qui présente « de bonnes pièces pertinentes. Niaiser l’environnement, c’est plus difficile », dit celui qui y tenait l’an dernier la vedette dans Pétrole

Parlant de thématiques, si ce n’est pas le coeur de la pièce, Showtime porte aussi une réflexion sur le divertissement. Le Projet Bocal n’a jamais obtenu de subventions pour ses créations, rappelle Raphaëlle Lalande. Et pour Oh Lord, le refus avait été motivé, notamment, parce « qu’on allait offrir plus du divertissement que de l’art. Et ça nous a vraiment fâchés (rires). Depuis, on réfléchit à ça ». Pour le trio, l’un n’exclut pas l’autre. Bien que très divertissantes, leurs créations possèdent une portée artistique, jugent-ils. À l’inverse, dans ses pastiches, Showtime raille la vacuité de certaines propositions pointues, qui peuvent « avoir le vernis de l’art, mais pas nécessairement de substance », comme le dit Lacroix.

On y évoque aussi la pression de présenter un spectacle absolument, même si les idées font défaut. « Et à quel prix veut-on divertir le public, quels principes est-on prêts à renier ? » ajoute Lalande. Sonia Cordeau dresse un parallèle, à petite échelle, avec notre soif à tous de publier quantité de stories sur les réseaux sociaux. Notre propre compulsion à remplir le vide.

Unité

 

Les trois artistes, qui se sont connus au Conservatoire d’art dramatique, ont développé une complicité manifeste. Pour Showtime, écrite selon leur habitude à six mains, ils se sont échangé encore davantage les textes, afin qu’ils s’imbriquent bien, et pour préserver l’apparence d’une signature unique. Si bien que les créateurs ne peuvent parfois plus reconnaître qui a écrit quoi. « On est comme une bibitte à trois têtes », résume Sonia Cordeau. Pour son compère, leur unité est surtout palpable dans la mise en scène. « C’est tellement bizarre, avec la quantité de décisions qu’il faut prendre quand on met en scène. Chaque fois que les filles disent quelque chose, je renchéris : oui, absolument. »

C’est un aspect qui les inquiétait, au départ : orchestrer un spectacle comptant sept interprètes en plus d’eux (Éric Bernier, Jean-Marc Dalphond, Natacha Filiatrault, Dominique Leduc, Étienne Lou, Alexia Martel, Olivier Rousseau). « On n’avait jamais fait ça, diriger d’autres acteurs pour dire nos mots, explique Raphaëlle Lalande. Mais finalement, il y a une cohésion, et vraiment un style. On voit les mêmes choses dans nos têtes. Et c’est très agréable de travailler avec d’autres gens. Je trouve qu’ils ajoutent à notre univers. »

Si le Projet Bocal n’a pas fait de show juste à trois depuis Le spectacle, en 2016, les amis ont entre-temps partagé la scène dans des pièces écrites par d’autres, Perplex(e) et Fairfly. Leur collectif tient une place capitale pour ces artistes et ceux-ci ne veulent pas rester longtemps sans collaborer. « Je pense que ce sera toujours l’endroit dans mon travail où j’aurai le plus de plaisir, dit Raphaëlle Lalande. Avec eux. On a tellement une grande liberté. »

S’ils ignorent quelle direction prendra la compagnie, ils n’ont pas de mal à s’imaginer retourner à La Petite Licorne jouer en trio. « Mais peut-être que dans Showtime, on visite certaines formes théâtrales qui nous donnent envie d’aller vers autre chose… » évoque mystérieusement Lalande, provoquant l’hilarité de ses compagnons. L’inattendu reste leur marque de commerce.

Showtime. Une grosse pièce de théâtre

Texte et mise en scène : Le Projet Bocal. Au théâtre Jean-Duceppe, du 16 novembre au 17 décembre.

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