«Ciseaux»: l’amour immémorial des femmes célébré

Geneviève Labelle et Mélodie Noël Rousseau (en rose) 
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Geneviève Labelle et Mélodie Noël Rousseau (en rose) 

Après Rock Bière. Le documentaire, les codirectrices de la compagnie Pleurer dans’ douche sont de retour à l’Espace libre pour dévoiler un nouveau chapitre de leurs incursions dans la mémoire queer de Montréal. Avec Ciseaux, Geneviève Labelle et Mélodie Noël Rousseau, autoproclamées lesbiennes woke, féministes originales et amazones contemporaines, s’intéressent à la sous-représentation des personnes s’identifiant comme femme dans la mise en récit de l’histoire de la communauté 2SLGBTQIA+.

« Pour la première fois, précise Geneviève Labelle, nous nous sommes autorisées à écrire des fictions inspirées de l’importante recherche documentaire que nous avons effectuée en amont. Plusieurs des individus qu’on a invités à assister à des étapes de création nous ont chaudement recommandé d’être plus présentes dans le spectacle, d’expliquer davantage pourquoi certains moments particuliers de l’histoire queer de Montréal nous touchaient autant. Ça nous a pour ainsi dire donné une permission, si bien qu’on s’est plus que jamais approprié le réel pour le rendre théâtral. »

Pour illustrer les propos de sa collègue et amoureuse, Mélodie Noël Rousseau explique de quelle manière est représentée dans le spectacle la descente effectuée par la police de Montréal au party Sex Garage du 15 juillet 1990, un événement que plusieurs considèrent comme le Stonewall montréalais : « On a créé deux personnages qui n’existent pas, on a inventé une histoire d’amour entre deux femmes, ce soir-là au party Sex Garage, mais tout ce qui se déroule autour d’elles, ce sont des faits documentés. »

Contrer l’invisibilisation

Alors que ces histoires sont presque toujours racontées par et pour des hommes, patriarcat oblige, les créatrices ont voulu, avec Ciseaux, contrer cette invisibilisation des femmes en adoptant un point de vue féministe. « Les femmes lesbiennes avaient à se battre d’abord parce qu’elles étaient femmes, puis parce qu’elles étaient lesbiennes, explique Noël Rousseau. Il a fallu qu’on cherche longtemps pour mettre la main sur des archives qui concernaient les lesbiennes, notamment à propos des bars — Madame Arthur, Lilith, Labyris, Bilitis… —, des lieux de socialisation qui ont joué un rôle fondamental. » « Quand on a enfin trouvé, ajoute Labelle, une fois qu’on a tout lu, écouté et visionné ces documents, dont certains ont une valeur exceptionnelle, laissez-moi vous dire qu’on en a braillé une shot. »

L’histoire va s’inviter concrètement dans la représentation grâce à la projection de photos et de vidéos. « Notre spectacle, estime Labelle, c’est une manière de rendre hommage, de raviver la mémoire, d’exprimer notre reconnaissance envers celles qui ont mené toutes ces luttes, qui ont subi la violence, qui ont pavé le chemin avec un courage inouï. À une époque où est menacé ce que l’on considérait comme des acquis, par exemple le droit à l’avortement, il nous apparaît essentiel de jeter des ponts entre les générations, et ce, même si nos valeurs ne sont pas toujours exactement les mêmes. La défense des personnes trans et racisées mérite qu’on soit solidaires et qu’on milite ensemble. »

Notre spectacle, c’est une manière de rendre hommage, de raviver la mémoire, d’exprimer notre reconnaissance envers celles qui ont mené toutes ces luttes, qui ont subi la violence, qui ont pavé le chemin avec un courage inouï.

Ici, les créatrices font notamment allusion à l’exclusion actuelle des femmes trans par une partie de la communauté lesbienne, une situation qui n’est pas sans rappeler le rejet des femmes lesbiennes par une partie des féministes de la 2e vague, entre 1960 et 1985. « Une femme trans lesbienne dans la vingtaine, Élira-Néon St-Onge, nous a offert un témoignage bouleversant, révèle Labelle. Son ouverture envers les lesbiennes transphobes est exceptionnelle. C’est pourquoi on espère que le spectacle va attirer des gens de tous les âges et de tous les horizons, parce qu’il y a là de quoi favoriser le dialogue. »

Voix multiples

Les créatrices ont recueilli les témoignages de personnes lesbienne, bisexuelle, trans, non binaires ou intersexe, et certains extraits de ces entrevues seront retransmis sur scène. Parmi les voix qui seront entendues, mentionnons celles de Calamine, Monique Giroux, Judith Lussier, Manon Massé, Safia Nolin et Susanne Serre. « Il fallait faire une place à ces points de vue qui éclairent l’ensemble du spectacle, explique Noël Rousseau. Ce sont des confessions directes, étrangères à toute censure, qui sont souvent émouvantes et qui démontrent à quel point la réalité est couramment déformée par la télévision et le cinéma. »

Amazones d’hier et d’aujourd’hui

À l’occasion du 35e festival Image+Nation, qui aura lieu du 17 au 27 novembre, on présentera une série de films consacrés aux avant-gardistes, « les personnes qui ont contribué à façonner notre monde queer contemporain ». On pourra notamment assister à la première d’Amazones d’hier, lesbiennes d’aujourd’hui. 40 ans plus tard, un documentaire produit par le Réseau des lesbiennes du Québec. Réalisé par Julie Vaillancourt, Dominique Bourque et Johanne Coulombe, le film de 59 minutes — dont un extrait est projeté dans le spectacle de la compagnie Pleurer dans’ douche — relate à travers témoignages et archives l’histoire du collectif à l’origine de la vidéo du même nom tournée en 1979 et de la revue également éponyme parue entre 1982 et 2014. À la salle J. A. de Sève de l’Université Concordia le 19 novembre à 13 h, puis en ligne, sur le site du festival, du 20 au 24 novembre.

Seules sur le plateau, les créatrices promettent un feu roulant de numéros, de courtes scènes dans lesquelles la musique, le chant et les paillettes tiennent un rôle prépondérant. L’un des péchés mignons du tandem : se réapproprier les clichés lesbophobes afin de renverser les dynamiques de pouvoir. « On n’échappe rien, se réjouit Labelle. Il y a le ciseau, la pose de tablettes, la tarte aux poils, les gros culs, le syndrome U-Haul… Ces stéréotypes, on les assume pleinement, on les célèbre, on en fait des forces. »

Des 22 scènes que le spectacle comporte, les créatrices assurent que la plupart sont drôles. « On a d’abord et avant tout besoin de divertir, reconnaît Noël Rousseau. C’est notre manière d’aborder, mine de rien, des enjeux sérieux. Il y a plusieurs numéros de drag, c’est plus fort que nous. Rock Bière et RV Métal, nos alter ego, ne seront pas de la partie, mais on personnifie des tas de gens, comme Éric Duhaime et Jean Drapeau, Bibi et Geneviève, sans oublier un clin d’oeil aux Village People. On a un nombre de changements de costumes complètement délirant. Laissez-moi vous dire que ça goale en coulisses. »

Ciseaux

Texte et mise en scène : Geneviève Labelle et Mélodie Noël Rousseau. Une production de la compagnie Pleurer dans’ douche. À l’Espace libre du 15 novembre au 3 décembre.



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