«Toqaq Mecimi puwiht»: Faire tambouriner la langue wolastoqey

Scène de la pièce «Delphine rêve toujours»
Photo: Marianne Duval Scène de la pièce «Delphine rêve toujours»

Dès notre arrivée dans le hall du théâtre Les Gros Becs, l’odeur parfumée et apaisante de la sauge qui brûle nous force à ralentir le pas, à oublier instantanément tout le brouhaha de la rue. De façon naturelle, cette ambiance olfactive prépare petits et grands à entrer dans l’univers feutré de Toqaq Mecimi puwiht / Delphine rêve toujours. Un spectacle bilingue en français et en wolastoqey dans lequel l’auteur de Mokatek et l’étoile disparue, Dave Jenniss, se fait une fois de plus passeur de sa culture, aussi riche que poétique.

Coproduite par le Théâtre de la Vieille 17 et Productions Ondinnok, cette nouvelle création est un hommage aux légendes, à la force des rêves, à la culture autochtone, mais aussi à la langue des ancêtres qui vibre et chante ici dans une valse harmonieuse avec le français. Sur une scène aux couleurs d’automne, Delphine (Jemmy Echaquan Dubé) rêvasse pendant que son père (Christian Pilon) s’efforce de fermer la maison du grand-père défunt. Se confiant à son caribou, gri-gri qu’elle porte à son cou, Delphine bascule rapidement du côté du rêve, là où elle part à la recherche du tambour égaré de son muhsums. Dans cet espace parallèle, à la fois étrange et réconfortant, elle fait la rencontre de Madwest (Christian Pilon) le porc-épic, de la chouette chanteuse d’opéra (Emily Marie Séguin) et du terrible Kiwahq (Geneviève D’Ortun), la bête au coeur de glace qu’elle devra affronter. Trois personnages aussi étonnants que nécessaires à l’équilibre et à la pérennité de la culture et de la langue.

Jemmy Echaquan Dubé — que l’on a pu voir notamment dans la série Fugueuse— joue une Delphine attachante, aussi candide que déterminée. L’âge réel de la comédienne — 29 ans — s’efface derrière son visage expressif et lumineux et sa posture de fillette. Son jeu franc et sensible nous donne envie de croire à son récit onirique, qui souffre parfois de quelques longueurs. La musicienne et comédienne Geneviève D’Ortun joue pour sa part de la flûte traversière, du saxophone tout en interprétant avec rythme ce vilain Kiwahq. Et que dire d’Emily Marie Séguin en oiseau chanteuse d’opéra qui happe autant par la justesse de son rôle que par la puissance de sa voix. Christian Pilon détonne toutefois devant la grandeur de ces dames, offrant une prestation honnête, mais quelque peu coincée et peu assumée. Conférencier, animateur, artisan de canot traditionnel et parfois comédien, on lui pardonnera toutefois ce manque de fluidité, car il n’a d’autre prétention que de partager sa culture. Ce qu’il fait avec authenticité.

La mise en scène chaleureuse et astucieuse de Milena Buziak permet d’entrer et de sortir de l’univers du rêve. Installée sur une petite plateforme ronde et pivotante, la façade de la maison du grand-père se déplace au moment où Delphine traverse du côté des songes et dévoile la présence des musiciennes et comédiennes qui prendront vie sous nos yeux. Les éclairages feutrés et enveloppants d’Emilio Sebastiao assurent le côté onirique du spectacle, alors que la musique de Marie-Hélène Massy Emond et d’Emily Marie Séguin participe de ce grand tout qui bat au rythme du tambour sans qui les mots n’existent pas.

Toqaq Mecimi puwiht/ Delphine rêve toujours

Texte : Dave Jenniss. Mise en scène : Milena Buziak. 4 à 9 ans. Jusqu’au 13 novembre au théâtre Les Gros Becs, à Québec, et du 28 mars au 9 avril 2023 à la Maison-Théâtre, à Montréal.

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