«Si jamais vous nous écoutez»: Maxime Carbonneau retourne vers le futur

«La vision un peu patriarcale du métier de metteur en scène, celle du patron qui est pétri de certitudes, ça ne m’intéresse pas, explique Maxime Carbonneau. J’ai envie de concevoir dans le dialogue, dans la collégialité et dans le doute.»
Photo: Jean-Philippe Sansfaçon Le Devoir «La vision un peu patriarcale du métier de metteur en scène, celle du patron qui est pétri de certitudes, ça ne m’intéresse pas, explique Maxime Carbonneau. J’ai envie de concevoir dans le dialogue, dans la collégialité et dans le doute.»

Après Siri, un spectacle où l’assistante personnelle intégrée dans tous les appareils Apple jouait un rôle crucial, Maxime Carbonneau et Laurence Dauphinais sont de retour, cette fois au théâtre Denise-Pelletier, avec le deuxième volet de leur trilogie technologique : Si jamais vous nous écoutez. Tout juste publiée aux éditions Somme toute, la pièce pour cinq interprètes concerne le Voyager Golden Record, ce disque d’or placé en 1977 par l’astrophysicien Carl Sagan sur le flanc des sondes Voyager, dans l’éventualité où ces dernières croiseraient des formes de vie intelligentes.

« Laurence et moi, explique Carbonneau, nous nous sommes connus en 2011, à Ottawa, grâce à un stage de création organisé par Claude Poissant au Théâtre français du Centre national des arts. » De ce même atelier, réunissant une quinzaine d’artistes provenant de diverses villes canadiennes, est né en 2012 le iShow, mémorable exploration du concept de rencontre à l’ère des réseaux sociaux.

« Laurence et moi, nous nous sommes reconnus, ajoute l’auteur, metteur en scène et comédien. On s’est pour ainsi dire retrouvés, notamment dans notre amour pour les projets compliqués (rires). On a plusieurs idées en tête, de quoi prolonger notre collaboration encore bien longtemps. »

Numérique et scénique

Avant d’assister au spectacle offert sur la scène du théâtre Denise-Pelletier — dont une première version a été présentée au FTA, en 2021, sous le titre Dans le nuage —, il est chaudement recommandé de télécharger à partir d’Apple Store ou de Google Play l’application qui porte le nom de la pièce. « C’est un prologue à la représentation, explique Carbonneau, un outil de médiation qui familiarise le spectateur avec le contexte de l’exploration spatiale de la fin des années 1970. C’est aussi une sorte de jeu vidéo qui permet de colliger des données auprès du public. L’idéal, c’est de le faire avant d’arriver au théâtre, parce que ça prend tout de même une vingtaine de minutes. On demande aux spectateurs de se poser les mêmes questions que le comité qui a choisi le contenu du Golden Record. Ils doivent suomettre une chanson, une salutation et une image. On va ensuite retrouver ce contenu dans les scènes de délibérations du spectacle. »

Toute la somme de nos joies, de nos souffrances, des milliers de religions aux convictions assurées, d’idéologies, de doctrines économiques, tous les chasseurs et cueilleurs, tous les héros et tous les lâches, tous les créateurs et destructeurs de civilisations, tous les rois et tous les paysans, tous les jeunes couples d’amoureux, tous les pères et mères, tous les enfants pleins d’espoir, les inventeurs et les explorateurs, tous les moralisateurs, tous les politiciens corrompus, toutes les vedettes, tous les “guides suprêmes”, tous les saints et pécheurs de l’histoire de notre espèce ont vécu ici, sur ce petit grain de poussière suspendu dans un rayon de soleil.

Robin-Joël Cool, Simon Landry-Désy, Olivier Morin, Evelyne Rompré et Phara Thibault incarnent Carl Sagan et son équipe d’artistes et de scientifiques, mais ils jouent aussi leurs propres rôles, ce qui leur permet de discuter ici et maintenant de cette propension qu’ont les humains à s’archiver. Rappelons que la NASA estime que le disque et la sonde survivront plus longtemps que la Terre et le Soleil. « Nous avons ressenti le devoir de réactiver ce récit parce que peu de gens le connaissent, précise Carbonneau. Comme un texte classique, c’est une histoire qu’il est nécessaire de se raconter à chaque génération. Il ne faut pas qu’on oublie, il ne faut pas que le contenu du disque devienne étranger aux humains du futur et que tout cela ait été fait en vain. Les architectes du Golden Record ont fait un travail formidable. Pour dresser un portrait de la vie et de la culture sur la Terre, ils ont réuni des photographies et des enregistrements sonores, des extraits de textes littéraires, des musiques de plusieurs pays et de différentes époques. C’est surprenamment représentatif. »

Néanmoins, le contenu du disque, qui n’a été rendu entièrement public qu’en 2017, les personnages de la pièce trouvent à le discuter. « Ils se demandent si le Golden Record représente encore fidèlement l’humanité, explique Carbonneau. Ils abordent ce qui pourrait manquer, mais ils constatent surtout la nécessité de se reconnaître dans ce que renferme ce disque, qui se trouve à 22 milliards de kilomètres de la Terre et qu’on ne peut tout simplement pas modifier. »

Le créateur estime qu’il est essentiel de se projeter dans ce qui n’est pas exactement nous, même si ce n’est pas très à la mode. « Qu’est-ce qui nous réunit comme habitants de la Terre ? Le disque n’est pas parfait, mais on y sent une volonté de décentrer le point de vue, par exemple en superposant des discours politiques et des chants de baleine. Ce n’est pas parce que l’exercice a été réalisé par une autre génération qu’il est impossible de se reconnaître dans les choix qui ont été faits. Carl Sagan était doté d’une extraordinaire capacité de rêver, il faisait preuve d’une remarquable humilité devant la grandeur du Cosmos, et son souci de prendre soin d’une planète fragile était admirable. C’est tout ce que nous espérons transmettre au jeune public du théâtre Denise-Pelletier. »

Intelligence artificielle

Dauphinais et Carbonneau préparent déjà le dernier volet de leur trilogie technologique. « On ne sait pas encore exactement quelle forme ça va prendre, reconnaît le créateur, mais on travaille avec GPT-3, une intelligence artificielle génératrice de texte qui a été entraînée sur environ 50 000 oeuvres de fiction. À l’heure actuelle, on s’intéresse surtout à la question de la collaboration, à la manière de la mesurer et de l’archiver. On souhaite entraîner un GPT-3 Maxime et un GPT-3 Laurence, les amener à s’associer dans la construction d’un spectacle auquel on va ensuite se soumettre. » Le résultat ne risque pas d’être banal.

Il faut croire que Maxime Carbonneau affectionne tout particulièrement la création en tandem puisqu’il appartient à une autre cellule des plus fertiles. Avec Dany Boudreault, il a signé Descendance (2014) et La femme la plus dangereuse du Québec (2017). En janvier prochain, au théâtre du Nouveau Monde, il dirigera Anne Dorval et Steve Gagnon dans Je t’écris au milieu d’un bel orage, une adaptation des correspondances d’Albert Camus et Maria Casarès réalisée par Boudreault.

« La vision un peu patriarcale du métier de metteur en scène, celle du patron qui est pétri de certitudes, ça ne m’intéresse pas, explique Carbonneau. J’ai envie de concevoir dans le dialogue, dans la collégialité et dans le doute. À mon sens, la création d’un spectacle de théâtre, le processus, c’est un projet de société, pas un truc d’ego. Ce que je fais en solo ne me transforme jamais autant que ce que je réalise en duo ou en collectif. »

Si jamais vous nous écoutez

Texte et mise en scène : Maxime Carbonneau et Laurence Dauphinais. Une production de La Messe basse. Au théâtre Denise-Pelletier du 9 au 25 novembre.

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