«Malaise dans la civilisation»: portrait d’une humanité inconsciente

«Malaise dans la civilisation» est née à l’initiative de l’auteur dramatique Étienne Lepage, qui souhaitait allier son univers à celui de la metteuse en scène Alix Dufresne. Dans un partage organique d’écriture scénique et de mise en scène, ces complices de longue date signent ici une première collaboration.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir «Malaise dans la civilisation» est née à l’initiative de l’auteur dramatique Étienne Lepage, qui souhaitait allier son univers à celui de la metteuse en scène Alix Dufresne. Dans un partage organique d’écriture scénique et de mise en scène, ces complices de longue date signent ici une première collaboration.

Créé au plus récent Festival TransAmériques (FTA), le surprenant Malaise dans la civilisation marque la premièrecollaboration entre Alix Dufresne et Étienne Lepage. Dans cette pièce reprise à La Chapelle, on peut voir un quatuor débarquer sur scène comme des touristes, en toute ignorance des règles théâtrales. Et au lieu de présenter un spectacle, ces créatures explorent gauchement l’espace, provoquent des accidents et bousculent des limites sociales.

Née de leur désir « de ne pas retomber dans ce qu’on avait déjà fait, dans une manière de faire qui peut être sécurisante », dixit Lepage, la création puise aussi son inspiration dans Les idiots de Lars Von Trier. Un film marquant que la metteuse en scène a fait découvrir à l’auteur. « On a trouvé l’essence de ce qui nous intéressait dans Les idiots : le commentaire politique de se refuser aux normes sociales et le côté sensoriel d’être un idiot, explique Alix Dufresne. On met ensemble ces personnages qui ne sont pas des enfants, ni des adolescents, des clowns ou des idiots, mais peut-être un peu tout ça en même temps, dans un vivarium, où le public les observe. Ils sont comme des singes dans une cage. Ils savent qu’on est là, ils peuvent interagir avec nous. Mais, incroyable, ils nous oublient parfois. »

Selon la créatrice de Hidden Paradise, les notions d’inconscience et d’amoralité sont un fil conducteur récurrent dans l’oeuvre d’Étienne Lepage, auteur de Rouge gueule, notamment. Les personnages de Malaise dans la civilisation, eux, se révèlent à la fois interdépendants et insensibles aux autres. « Ils manquent d’écoute et ont une complète absence d’empathie envers autrui. Et moi je pense que c’est ça, notre rapport au monde et aux choses. » Un comportement qui n’est pas sans séquelles. « Ne sont-ils juste pas conscients des conséquences, ou est-ce qu’ils s’en foutent ? reprend Alix Dufresne. Il y a un doute qui plane. Autant ils peuvent être vulnérables, autant ils peuvent démolir un lieu et s’en aller comme si de rien n’était. Se démolir les uns les autres, et eux-mêmes. Et ils nous laissent avec la question des conséquences. Avec ce malaise-là. »

Si notre impact sur le monde était moins grand, ce serait un peu moins grave qu’on soit aussi inconstants. Mais là, on dirait que ça fait de nous des mauvais gardiens, d’avoir autant de pouvoir et d’être aussi bébé.

Contrairement aux idiots du long métrage, la transgression des règles sociales des idiots de la pièce ne relève pas d’une contestation politique. Plutôt d’une forme d’inconscience, d’une candeur « qu’on peut trouver à la fois belle et dangereuse », juge Étienne Lepage. Par contre, sans que ce soit voulu, leur ignorance des conventions théâtrales acquiert un sens particulier dans la foulée d’une pandémie qui a forcé longtemps la fermeture des salles. « C’est comme s’ils ne savaient pas c’est quoi, le théâtre. »

Et leur négligence face à ce qui les entoure « devient une métaphore de notre maladresse à habiter le monde, pense-t-il. L’image qui me revenait beaucoup, c’est lorsqu’à la fin du confinement, j’ai vu dans les parcs le dégât que les gens avaient laissé. Je me suis dit : “C’est ça, la fin de notre spectacle.” Ils ont tout dévasté, parce qu’ils ne savent pas comment habiter le monde ».

Ces personnages ont une conscience non pas inexistante, mais « partielle, fluctuante », qui va et vient. « Je trouve que ça reflète mieux comment moi je me sens parfois, et c’est plus intéressant que de voir des inconscients qu’on peut regarder de haut en disant : “c’est des imbéciles”. » L’auteur y voit le « côté puéril » des humains. « Si notre impact sur le monde était moins grand, ce serait un peu moins grave qu’on soit aussi inconstants. Mais là, on dirait que ça fait de nous des mauvais gardiens, d’avoir autant de pouvoir et d’être aussi bébé. » Le portrait tracé par la pièce est une « métaphore aussi de ce qu’on fait avec notre Terre », ajoute Alix Dufresne.

Pas juste pour rire

La pièce très physique a été créée par le duo à partir d’une écriture de plateau — avec les répliques, peu nombreuses, composées par Lepage. Et grâce à des improvisations dirigées avec les interprètes Florence Blain Mbaye, Maxime Genois, Renaud Lacelle-Bourdon et Alice Moreault. « Le show est vraiment basé sur leur personnalité », dit Alix Dufresne. Chacun a travaillé à trouver son idiot distinct. Il fallait ensuite doser les niveaux d’inconscience et de pulsions chez ces « innocents (au sens québécois du terme) ».

« Le show est vraiment niaiseux. » C’est ainsi que l’a décrit le dramaturge lors de la séance avec notre photographe. C’est ce que pourrait paraître au premier abord cette « comédie déjantée, absurde ». « J’aime l’idée que, pour une fois dans ma vie, j’ai fait un show comme ça, qui fonctionne peut-être à l’envers », explique Lepage. Une pièce où le spectateur « passe un bon moment » mais peut réaliser à la fin, après s’être simplement diverti, qu’elle comporte une « allégorie sur notre inconscience au monde, sur notre manque de soin envers les autres ». Signe de cette dimension plus philosophique, Malaise dans la civilisation emprunte d’ailleurs le titre d’un essai où Freud arguait « qu’on est mal dans la société parce qu’on est pris entre nos pulsions et nos devoirs ». L’auteur croit aussi qu’on ne doit pas bouder son plaisir. « Il y a des passages que ça fait 26 000 fois qu’on entend, parce qu’on les a répétés, et ils nous font encore rire ! »

Reste qu’Alix Dufresne avoue qu’avant la création, elle « tremblait » à l’idée de lancer ce type de spectacle dans un festival d’art contemporain. Elle a été rassurée par les réactions, notamment celles des deux directrices du FTA. « Et c’est sûr qu’il y a un miroir, là. » À l’instar de Molière, il s’agit de « séduire avec le rire », pour ensuite tendre un reflet au public.

Le rapport scène-salle s’avère particulier, et délicat à orchestrer, dans cette performance qui s’appuie sur le concept de vivarium : il n’y a pas de quatrième mur, mais les êtres sur scène oublient parfois la présence du public, pour interagir entre eux sans respecter les conventions de la représentation. « C’est important que les spectateurs se sentent bienvenus, dit Dufresne. On ne veut pas mettre les gens mal à l’aise. Il faut beaucoup de bienveillance. » D’autant qu’un spectateur sera recruté durant le spectacle pour s’asseoir sur scène.

La création s’ouvre d’abord par une scène « qui peut faire penser à de l’anti-théâtre parce qu’il ne se passe rien, mais qui est en fait une sorte de trompe-l’oeil, une stratégie pour emmener les gens dans le délire inattendu qui suivra », explique Étienne Lepage. Juste ce tableau a exigé un travail très minutieux. « C’est extrêmement placé, et vraiment théâtral ! Ça a peut-être l’air d’une non-pièce, mais c’est une sacrée pièce », conclut la metteuse en scène.

Vie de couple

Alix Dufresne fait aussi partie des huit créatrices, québécoises, françaises et belges, qui ont participé à la production Duo en morceaux, du Théâtre I.N.K. À partir de témoignages réels sur les relations amoureuses, chacune a écrit et dirigé deux courtes scènes racontant la vie d’un couple à diverses étapes. « Il y a des formes très différentes : de la danse contemporaine, des [tableaux] poétiques, décrit-elle. Et avec moi, qui ai voulu écrire très différemment de ce que je fais d’habitude, c’est quasiment du théâtre de boulevard. » Chaque soir, on assiste à sept fragments de l’histoire de Philippe, 92 ans, qui, avec sa douce, Clémentine, revoit ses souvenirs de l’adolescence, de l’âge adulte et de la vieillesse, mélangés. Le choix des scènes et leur ordre de présentation sont déterminés par le hasard et le public. « C’est un spectacle entre l’improvisation et le théâtre, avec une structure en temps réel. Avant chaque représentation, les comédiens ne savent pas quel show ils vont jouer. Et la structure qui englobe ça, c’est la dégénérescence du cerveau du mari. Donc les transitions, les scènes commencent à être affectées par ce rapport à la mémoire. C’est vraiment comme une mise en scène dans une mise en scène ! »
 

Duo en morceaux

Idéatrice et maître d’oeuvre : Marilyn Perreault.
Créatrices : Marie Béland, Laurence Castonguay Emery, Alix Dufresne, Sophie Gee, Florence Loison, Annie Ranger, Anne Thériault et Isabelle Wéry.
Au théâtre Aux Écuries, jusqu’au 12 novembre.

Malaise dans la civilisation

Texte : Étienne Lepage. Mise en scène : Alix Dufresne et Étienne Lepage. Spectacle produit par Étienne Lepage. À La Chapelle scènes contem-poraines, du 10 au 13 novembre.



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