«Grosse-Île, 1847»: les oubliés

Une scène de la pièce «Grosse-Île, 1847»
Photo: Nicola-Frank Vachon Une scène de la pièce «Grosse-Île, 1847»

À Grosse-Île, il y a 175 ans, débarquaient des dizaines de milliers d’hommes et de femmes fuyant la famine et la pauvreté en Irlande. Le dramaturge Émile Proulx-Cloutier, par l’unique intermédiaire de textes d’archives, se propose de faire revivre ce drame historique.

Un tel pari force la question, alors que plusieurs dangers guettent : la juxtaposition de journaux, de carnets et de correspondances intimes ou officielles peut-elle créer, en scène, une expérience convaincante ?

Un découpage en tableaux, heureusement, permet une entrée rapide et immersive dans les évènements — l’arrivée des premiers navires au lieu de quarantaine, au premier titre, à travers les yeux surtout du docteur Georges Douglas. Hugues Frenette livre avec doigté un homme soucieux, responsable de l’île qui se dépêtre autant que faire se peut dans les balbutiements d’une catastrophe annoncée ; les bâtiments et les lits manquants, l’hygiène insuffisante.

Un deuxième tableau déplacera habilement la focale vers la ville et ses préoccupations croissantes, car les migrants — terme retenu pour convoquer l’actualité mondiale — constituent un danger pour Québec. Dans ce « remix d’archives », dixit Proulx-Cloutier, on a alors accès à des protestations teintées de peurs légitimes, d’ignorance aussi ; les échos avec notre actualité, dès lors, commencent à se multiplier.

Et le désir de tracer des parallèles avec le présent, lui, s’impose, visible à cette adresse au public en aparté, en début de pièce ; visible aussi à ces extraits qui, de façon parfois un peu appuyée peut-être, entrent en écho direct avec l’actualité pandémique, la même qui a replongé Émile Proulx-Cloutier dans ce projet. L’histoire, force est cependant d’en convenir, est tout à fait similaire : celle de femmes et d’hommes dans des situations désespérées, sans les moyens nécessaires pour y faire face.

Entre passé et présent

 

L’absence relative de personnages et d’une trame narrative cadrée pourra laisser l’impression d’une multiplication de vignettes, par moments. En revanche, le texte est orchestré de façon dynamique et doublé d’une livraison inspirée par la troupe, d’une scénographie riche, aussi. Profondément dépouillée et en phase avec la proposition, la scène accueille les petites trouvailles concourant à la qualité sensible de Grosse-Île, 1847 : ces bruitages qui forcent l’écoute ici et là, voire le recueillement, cette chorale puissante accompagnant le drame ou encore cette voile déployée pour navire, forçant l’imagination.

Au rang des images fortes nous vient aussi ce docteur Douglas enfoncé dans une case, devant ses juges en surplomb dans l’ombre, alors qu’une commission cherchera à faire la lumière (identifier des coupables, en fait) sur la catastrophe humaine Grosse-Île. La pièce, alors, prend ses distances avec la suite chronologique et cherche une nouvelle façon de sonder les évènements.

Alors qu’une première partie faisait bien peu de place aux migrants irlandais, témoins premiers du drame, cette seconde partie prend acte de l’étrange vide, et approche davantage, même si imparfaitement, ce point de vue essentiel. En même temps, le geste narratif se double d’un désir de comprendre la dynamique politique et sociale à l’oeuvre, de proposer une lecture du système, des causes du drame.

Là-dessus, les vignettes historiques sont éclairantes, cet ancrage dans le passé s’attardant surtout aux inégalités patentes. Combien sont les habitants de St-Roch, par exemple, qui font les frais des décisions publiques ? Les décideurs apparaissent alors dans leur confort et leur distance, idem pour les choix de l’impérialisme anglais forçant les communautés irlandaises à l’exil. Plus largement, la pièce creuse ici l’opposition entre des autorités qui, loin du front, ont tout le luxe de biffer l’humain, et celles et ceux qui plongent dans la catastrophe avec les moyens du bord.

Le spectacle, après cet imparfait mais riche tour d’horizon, se refermera comme il s’était ouvert : sur une adresse au public. Une prise de parole directe, en marge du récit, qui finit de révéler combien le geste créatif a pris pour coeur l’envie d’évoquer notre présent et ses défis, ce qu’Émile Proulx-Cloutier appelle « notre brouillard à nous ».

Grosse-Île, 1847 (dans les mots de ceux qui l’ont vécu)

Texte et mise en scène : Émile Proulx-Cloutier. Avec Vincent Champoux, Nicolas Drolet, Hugues Frenette, Érika Gagnon, Marie-Hélène Gendreau, Véronika Makdissi-Warren, Élie St-Cyr et Sarah Villeneuve-Desjardins. Une production de La Bordée, jusqu’au 19 novembre.

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