«Déclarations»: le défi théâtral de Mélanie Demers

Mélanie Demers dit qu’elle dirige le spectacle comme un ensemble de jazz. Ces cinq instruments que sont les interprètes «doivent toujours être au diapason pour que ça fonctionne. Il y a une négociation, une écoute constante pour que ça ait du sens et qu’à un moment, ensemble, on comprenne qu’on est en train de retomber dans la mélodie». 
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Mélanie Demers dit qu’elle dirige le spectacle comme un ensemble de jazz. Ces cinq instruments que sont les interprètes «doivent toujours être au diapason pour que ça fonctionne. Il y a une négociation, une écoute constante pour que ça ait du sens et qu’à un moment, ensemble, on comprenne qu’on est en train de retomber dans la mélodie». 

« C’est une offrande, un cadeau et aussi un piège », lance Mélanie Demers en riant. Pour la première fois, la réputée chorégraphe signe avec Déclarations la mise en scène d’un texte dramatique. « Cela fait longtemps que je suis transfuge, que je voyage entre la danse et le théâtre, que je collabore aussi avec des metteurs en scène, qui m’ont emmenée dans leur projet. C’était dans l’air depuis longtemps. »

Mais cette proposition, venue du directeur artistique du Prospero, Philippe Cyr, « de donner naissance à ce qui existe déjà » a séduit celle qui, comme productrice de danse, est toujours l’initiatrice de ses projets.

« Après, c’est plein d’écueils. Et je suis vraiment toute nouvelle. J’apprends des choses que je sais déjà [rires]. En fait, je me mets à l’épreuve. Il y a une complexité dans le fait de révéler la pensée de quelqu’un d’autre ; l’idée de la trahison, de la corruption de la pensée. Ce métissage est excitant, mais effrayant à la fois. Au final, lorsqu’on est chorégraphe, on écrit et on met en scène en même temps. Et ici, ce n’est pas juste un texte, il y a un système d’intégré dans la partition. Donc, c’est une bataille, finalement, entre la vision de l’auteur et celle de la metteuse en scène. Je pense que c’est toujours comme ça. Mais c’est vraiment particulier avec Déclarations. »

Pour ses débuts, Mélanie Demers s’attaque en effet à une pièce « complètement atypique » : une oeuvre du Canadien Jordan Tannahill, écrivain et réalisateur né en 1988 à Ottawa, le plus jeune dramaturge à avoir remporté deux prix littéraires du Gouverneur général. Ce « wonder kid célébré dans le monde » n’est pourtant pas connu au Québec.

C’est après avoir appris que sa mèreavait reçu un diagnostic de cancer incurable que Tannahill a écrit dans l’urgence les centaines de courtes affirmations qui composent notamment Déclarations. « Il se tourne vers le monde et commence à le nommer, comme pour trouver concrètement une assise, explique la metteuse en scène. C’est comme s’il voyait les choses sous une lumière différente. Cette accumulation d’angles, c’est une tentative d’encapsuler ce qu’est une vie, ce qu’est un corps. » Une liste où cohabitent objets et sensations, souvenirs personnels et événements collectifs. « Cela produit des conflagrations entre le très profond, le puissant et le très banal, très trivial », fait observer Mélanie Demers. La deuxième partie de la pièce entremêle plutôt conversation et réminiscences.

Pour la créatrice, qui a été impressionnée en découvrant les écrits de l’auteur canadien, il est intéressant d’expérimenter Déclarations en parallèle avec la lecture de son « très beau » premier roman, Liminal. Dans cette oeuvre également autofictionnelle, « il écrit pendant 250 pages sur le moment où il entre dans la chambre de sa mère, qui a les yeux fermés, et dont il ne sait pas si elle est endormie ou morte. Durant cette seconde, il revit toute sa vie ». Fournissant un contexte à certaines bribes contenues dans la pièce, ce récit « remplit presque les trous que laisse Déclarations ».

C’est, au final, la différence entre un roman et un poème. « Déclarations est un texte impressionniste, avec la même portée que la poésie, affirme la créatrice. Donc, il ne faut pas essayer de l’aborder par l’intellect, parce que ce serait un échec. Il est très mouvant, troué. Il faut lui insuffler quelque chose. En même temps, on ne peut pas surimprimer trop dessus. J’aime dire que les performeurs sont les vecteurs de quelque chose qui les traverse. Le plus libres ils sont devant ce qui les surprend, le plus profond, le plus drôle et le plus intéressant [le spectacle] devient. Notre travail est de respecter ces vides-là tout en donnant des clés pour amener les gens à entrer dans le trip. C’est un défi de tous les jours. J’ai rarement été aussi nerveuse », avoue Mélanie Demers avec un petit rire. C’est qu’en danse, le public est davantage habitué à l’abstraction, croit-elle. Et Déclarations est « une expérience théâtrale ».

Sportif

Déclarations est aussi précédée de consignes inhabituelles, qui rendent les représentations uniques. Dans la didascalie du début, Jordan Tannahill — qui a été le premier à mettre en scène sa pièce — mentionne qu’il est préférable que les acteurs n’apprennent pas leur texte, qui est projeté sur télésouffleur. Les mots devraient par ailleurs être ponctués d’une partition gestuelle générée de manière spontanée. « Chacune des déclarations est accompagnée d’un geste, d’une intention, d’une fulgurance qui doit être renouvelée de soir en soir, explique Mélanie Demers. C’est très vertigineux, cette façon de ne jamais pouvoir contrôler son effet. »

Grâce à ces deux mécanismes, « les acteurs doivent négocier le théâtre sous nos yeux plutôt que — et ça, c’est quelque chose que je dis souvent — de trouver une solution en salle de répétitions et de venir la montrer au public. Il y a quelque chose de très sportif là-dedans. Et le public, jepense, éprouve de l’empathie pour l’interprète quand il connaît sa charge. Je pense que cette idée de l’auteur [sert] aussi à s’éloigner d’une certaine psychologisation, d’intentions trop mélodramatiques. »

Une évocation de l’imprévisibilité de la vie, où l’on doit réagir sur le moment ? La metteuse en scène ajoute pour sa part une analogie : « C’est la différence entre le théâtre et le sport, finalement. Au théâtre, les spectateurs ne savent pas quelles sont les règles du jeu, mais les performeurs, eux, savent exactement là où ils doivent aller. Les enjeux sont donc moins grands que lorsqu’on regarde une partie de hockey, dont on connaît tous les règles et où on voit comment chacun s’y prend pour aller mettre la puck dans le filet. C’est aussi ce que fait une pièce comme Déclarations : on voit le travail advenir sous nos yeux. C’est ça, la beauté, je pense. »

Mémoriser un texte, c’est la base du métier d’interprète. Contrairement à ce qu’on pourrait penser, suivre plutôt le texte projeté sur un téléprompteur complique la tâche des comédiens, « parce que le cerveau ne peut pas creuser un sillon ».

Jazz

Déclarations possède aussi une grande musicalité. « C’est presque comme un train qui démarre. Il ne faut pas laisser tomber la tension. Il y a une musicalité très grande dans ces voix qui se croisent. Et je dirige beaucoup à l’oreille. Comme je n’ai pas les outils d’un metteur en scène, on dirait qu’il faut que je fasse confiance à ce que j’entends, pour voir si ça résonne. »

Mélanie Demers dit qu’elle dirige le spectacle comme un ensemble de jazz. Ces cinq instruments que sont les interprètes « doivent toujours être au diapason pour que ça fonctionne. Il y a une négociation, une écoute constante pour que ça ait du sens et qu’à un moment, ensemble, on comprenne qu’on est en train de retomber dans la mélodie ».

La metteuse en scène a aussi laissé beaucoup de place à la compositrice Frannie Holder, comme aux autres conceptrices de cette production qui va « du très dépouillé au très baroque ». « Il y a tellement d’espace, d’avenues possibles, qu’elles se sont vraiment lâchées ! On sent que le spectacle est imbibé de leurs signatures. »

Et pour affronter le défi renouvelé de l’interprétation, la metteuse en scène a choisi Macha Limonchik, Vlad Alexis, Marc Boivin, Claudia Chillis-Rivard et Jacques Poulin-Denis, des artistes issus du milieu du théâtre et du milieu de la danse. La distribution n’était pas simple à composer. « Il a été difficile d’imaginer qui allait porter [cette partition], parce que ça prend plusieurs talents. Il faut des performeurs qui ont envie de creuser l’acte théâtral. J’y suis allée avec mon hybridité normale. La distribution est très hétéroclite. Ces gens-là ne devraient pas normalement se retrouver dans le même spectacle ! Mais c’est beau à voir, parce qu’ils n’ont pas du tout les mêmes forces, le même charisme. Une fois qu’on s’est retrouvés en studio, ça a été très simple. C’est un groupe qui a envie d’explorer et de mettre en question l’utilité du théâtre. Je pense que ce spectacle produit ça aussi, parce qu’il n’est pas conventionnel. On est obligés de se poser ces questions et, en même temps, de faire confiance à notre instinct, à l’idée du jeu. Au plaisir de dire ces mots-là. C’est très beau ! Et profond. Parfois on se fait pleurer nous-mêmes… [rires]. »

Déclarations

Texte : Jordan Tannahill. Traduction : Fanny Britt. Mise en scène : Mélanie Demers. Une création du Prospero, en coproduction avec MAYDAY. À la salle principale du Prospero, du 1er au 19 novembre

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