«Cyclorama»: Voyage à travers le théâtre

L’aventure conçue par Laurence Dauphinais a une visée méritoire: examiner le fossé entre deux communautés théâtrales.
Photo: Valérie Remise L’aventure conçue par Laurence Dauphinais a une visée méritoire: examiner le fossé entre deux communautés théâtrales.

Cocréation bilingue de deux théâtres, Cyclorama est un projet inusité à plus d’un titre. Une « comédie documentaire » en trois parties qui combine histoire et spectacle déambulatoire. L’aventure d’envergure conçue par Laurence Dauphinais a une visée méritoire : examiner le fossé entre deux communautés théâtrales qui partagent une ville sans se fréquenter, ni même, souvent, se connaître.

La première étape, au Centaur, sur fond scénographique de bibliothèque, annonce le programme : on est ici pour recevoir un enseignement. Et, en effet, même l’amateur de théâtre pourra apprendre plusieurs faits ou anecdotes d’intérêt dans ce spectacle qui, ultimement, trace un riche portrait des relations entre les deux solitudes à travers l’histoire de leurs théâtres. De l’examen des récits collectifs propres à chacune des communautés linguistiques émerge un choc des interprétations. Les experts universitaires chargés d’exposer cette histoire — avec l’aide d’archives vidéos —, Erin Hurley et Alexandre Cadieux (un ancien collègue), ont beau ne pas être des acteurs, ils ne manquent ni de présence ni d’aisance sur scène. Le spectacle est aussi infusé de beaucoup d’humour — évoquant par exemple les préjugés existant de part et d’autre sur le théâtre de l’autre.

L’autrice et metteuse en scène a déployé beaucoup d’efforts pour atténuer la nature pédagogique de son projet — qui reste pourtant inévitable. Le sujet, le clivage linguistique, est ainsi incarné à travers les deux duos présents sur scène, à qui le texte fait jouer une dynamique d’antagonisme. La thématique passe aussi par le récit personnel. Selon, dirait-on, une logique d’échange linguistique : la portion initiale, au théâtre anglophone, met l’accent sur la biographie de Laurence Dauphinais, tandis que la dernière partie, au Centre du Théâtre d’Aujourd’hui (CTdA), s’intéresse à l’histoire du comédien Antoine Yared, un francophone qui a étudié, puis fait carrière en anglais, notamment au Festival de Stratford.

Découvrir le théâtre de l’autre

La leçon d’histoire se poursuit lors d’un voyage en autobus, sans doute le point le plus faible du périple, malgré des extraits sonores des dramaturges David Fennario ou Marco Micone (ainsi que de… Céline Dion ?). Nécessaire afin de charrier les spectateurs d’un théâtre à l’autre, ce trajet est mis à profit pour parler du boulevard Saint-Laurent, longtemps démarcation et point de rencontre entre anglophones et francophones de Montréal. Mais le simple enregistrement audio et ce qui est proposé à voir, notamment le Monument national (sur lequel on répète certaines informations précédentes), ne suffisent guère à retenir l’attention durant un voyage qui peut s’étirer dans la circulation. Il faut dire que cette production hors de l’ordinaire commande une logistique qui exige une certaine patience du spectateur.

Au CTdA, les historiens sont relégués sur rétroprojecteur alors que les deux comédiens prennent l’avant-scène. Et même si Dauphinais et Yared sont convaincants, la mise en scène de leur rapport conflictuel, illustrant la relation cousue d’incompréhension et parfois tendue entre les deux communautés linguistiques, paraît parfois un peu trop premier degré ou artificielle à mon goût. Mais, au bout du compte, c’est au théâtre que cette production humoristico-didactique redonne le dernier mot. Par une scène (superbement éclairée) où on symbolisera le rapprochement espéré qu’appelle le spectacle.

Malgré ses imperfections, Cyclorama demeure une aventure unique. Quelque chose comme un pari, dont on verra plus tard s’il porte des fruits. Entendre, aux termes de la représentation, un spectateur anglophone questionner l’employé du CTdA sur l’institution de la rue Saint-Denis prouve en tout cas que la production va inciter quelques Montréalais à découvrir le théâtre de l’autre…

Cyclorama

Texte et mise en scène : Laurence Dauphinais. Au théâtre Centaur et au Centre du Théâtre d’Aujourd’hui, jusqu’au 5 novembre.

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