Dédé selon Vander

Le comédien Hubert Proulx (à gauche) sera aux côtés de Vander (à droite) pour évoquer la présence de Dédé Fortin.
Photo: Julien Cadena Le Devoir Le comédien Hubert Proulx (à gauche) sera aux côtés de Vander (à droite) pour évoquer la présence de Dédé Fortin.

Dehors novembre, troisième album des Colocs et chant du cygne de Dédé Fortin, revivra sur scène. Non pas sous forme de spectacle hommage, mais dans une pièce de « théâtre documentaire musical » inspirée des souvenirs d’André Vanderbiest, dit Vander, dernier bassiste du groupe. Un moyen pour que résonne encore la voix immense de Dédé, même plus de 20 ans après sa disparition.

« Ce spectacle, je le vois vraiment comme un ami qui nous présente un ami », résume la metteuse en scène Marilyn Bastien, qui a aidé à « théâtraliser » le récit de Vander, qui avait déjà raconté la création de Dehors novembre sous forme de conférences.

Le musicien d’origine belge assure vouloir mettre en avant « la poésie et l’humanité » de Dédé Fortin en racontant les petits et grands moments de la création de ce disque phare de la musique québécoise et sa relation intime avec le leader des Colocs.

« L’idée n’est pas de jouer Dehors novembre, mais de mettre les textes en avant. Chaque chanson a une histoire, je voulais les faire connaître, tout en donnant ma version de ce moment si particulier. J’étais là pendant un an, je connais toutes les virgules de cet album-là », soutient celui qui a élu domicile en Gaspésie il y a une dizaine d’années.

Le comédien Hubert Proulx sera à ses côtés sur scène pour évoquer la présence de Dédé Fortin. Le duo sera accompagné du multi-instrumentiste Jean-Denis Levasseur, celui-là même qui jouait de la clarinette sur l’obsédante Belzébuth, et du batteur Jean-Sébastien Nicol, qui rappelleront en version minimaliste les mélodies accrocheuses de l’album, qui fêtera ses 25 ans en mai prochain.

Chemin tortueux

Amorcée à l’automne 1996 dans un chalet de Saint-Étienne-de-Bolton, en Estrie, la création de Dehors novembre s’est échelonnée sur plus d’un an. Le chemin a été pour le moins tortueux.

Toujours en deuil de l’harmoniciste Patrick Esposito di Napoli, emporté par le sida, le groupe a, en cours de route, viré son batteur de toujours (Jimmy Bourgoing) en plus d’être privé pendant de long mois de son guitariste (Mike Sawatzky), victime d’un grave accident d’auto. Vander, lui, venait de tout plaquer dans sa Belgique natale pour remplacer à la basse Serge Robert, alias Mononc’ Serge, parti tenter l’expérience solo.

L’autre Dédé des Colocs s’est donc retrouvé pendant de longs mois à cogiter l’album en tête à tête avec Fortin, qui était déterminé à briser l’image de « groupe de party » qui collait à la peau depuis son apparition sur la scène musicale québécoise au début des années 1990.

Chaque chanson a une histoire, je voulais les faire connaître, tout en donnant ma version de ce moment si parti­culier

 

De longs mois de recherche et d’expérimentation ont abouti à une galette aux influences multiples, qui, par ses textures métissées, a marqué d’une pierre blanche l’évolution de la scène musicale québécoise. Le disque a aussi obtenu un succès critique et populaire retentissant : plus de 100 000 exemplaires vendus, le Félix de l’album rock de l’année en 1998, et l’exploit d’avoir fait chanter des milliers de Québécois en wolof grâce au refrain de Tassez-vous de d’là, ver d’oreille écrit par les frères Diouf, percussionnistes sénégalais qui ont rejoint la galaxie des Colocs en cours d’enregistrement.

« S’il y a quelque chose que je veux transmettre avec ce show, c’est que la création, c’est pas de la magie, insiste Vander. Même si on considère Dédé comme un génie, il y a beaucoup de travail derrière une oeuvre comme celle-là et beaucoup de questionnements. Et beaucoup de gens aussi. Pour moi, les Colocs, c’était un lieu de rencontre culturelle où chacun y mettait du sien et en retirait quelque chose. Le pilier central restait Dédé, mais Dédé tout seul n’y serait pas arrivé non plus. »

Noir, c’est noir

Quiconque a déjà écouté Dehors novembre a été frappé par la grisaille qui en émane. Sur le morceau qui donne son nom à l’album, qui raconte le décès sur son lit d’hôpital de Patrick Esposito, ou sur la quasi-complainte Le répondeur, on frôle même la noirceur. Même sur les airs reggae de Tassez-vous de d’là ou Pis si ô moins, la plume d’André Fortin est acérée et cynique. La mort est omniprésente, mais assourdie par les rythmes éclatés qui enrobent les neuf chansons.

Le suicide de Dédé en mai 2000, deux ans après la parution de l’album, laisse penser que Dehors novembre était peut-être un signe annonciateur de la détresse qui a mené l’auteur-compositeur à mettre fin à ses jours. Ce n’est pourtant pas ce que les artisans veulent qu’on retienne du disque, et encore moins du spectacle qui en découle.

« Je crois qu’on se trompe en ne voyant que le côté sombre de Dehors novembre, soutient Marilyn Bastien. Les amis et les proches de Dédé ont pu faire des liens après coup, mais ceux qui étaient là lors du processus créatif nous ont dit que ce n’était pas une période sombre pour lui, il allait bien. On veut écarter un peu la noirceur associée à l’album et la façon dont sa vie s’est terminée pour faire connaître des facettes différentes de Dédé. C’était loin d’être une personne sombre. »

« Pour avoir été là et pour avoir parlé aux gens qui sont passés par Saint-Étienne, de l’avis général, c’était l’fun, renchérit Vander. On était dans un espace créatif. L’oeuvre témoigne d’une profondeur personnelle, mais, après, une chanson, même Le répondeur, ça devient un arrangement, un accord de guitare, le placement d’un micro au-dessus d’un drum. Et ça, c’était très trippant à faire ! »

Dehors novembre

Avec Hubert Proulx et Vander. Mise en scène: Marilyn Bastien. Musiciens: Jean-Denis Levasseur et Jean-Sébastien Nicol. Le 21 octobre au théâtre du Vieux-Terrebonne, les 2 et 3 novembre au Studio-Cabaret de l’Espace Saint-Denis. En tournée partout au Québec jusqu’au 14 décembre.

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