«Le titre du livre serait Corinne»: au moment de leur disparition

Annie Darisse dans la pièce «Le titre du livre serait Corinne»
Photo: Maryse Boyce Annie Darisse dans la pièce «Le titre du livre serait Corinne»

On compte de plus en plus, il semble, de spectacles autofictionnels au théâtre. La Licorne, notamment, en a accueilli quelques-uns dans les dernières années, entre De ta force de vivre, de Marie-Ève Perron, et Mythologie, de Sarianne Cormier. Dans le solo Le titre du livre serait Corinne, Annie Darisse évoque une tragédie personnelle : la mort de sa soeur aînée et de sa nièce dans un accident de voiture en 2014. À partir de conversations avec la comédienne, la dramaturge Marie-Christine Lê-Huu a écrit une « fiction biographique ». Et elle en a fait indéniablement du théâtre.

Sur scène, Annie Darisse met à distance cette histoire par l’emploi de la troisième personne et par une veine d’autodérision. Racontant ce que la protagoniste a vécu, le texte la traite comme un personnage sur lequel est porté rétrospectivement un regard dénué de complaisance. Dans le petit spectacle dirigé par nul autre que Claude Poissant, la projection de phrases sur le décor de Simon Guilbault vient d’ailleurs écrire une trame parallèle au monologue, qui force des remises en question, pose des questions au personnage, révèle ce qu’il n’ose dire, voire le contredit.

Le texte de Lê-Huu est très bien écrit, élégamment et intelligemment. Le revers, c’est qu’il tient aussi à distance l’émotion. Mais au-delà du drame personnel, pudiquement évoqué, la pièce explore une riche thématique : les frontières rigides des classes, l’ascension sociale — et le sentiment de culpabilité suscité par une extraction de son milieu d’origine. Ici, une famille de Rivière-du-Loup dont la protagoniste s’était un peu éloignée. Elle avait travaillé dur à s’extirper de sa lignée, à se cultiver pour frayer dans les milieux intellectuels et échapper ainsi au destin transmis de mère en fille. C’est un peu ce qu’Annie Ernaux — la pièce fait d’ailleurs allusion à l’écrivaine nobélisée — décrivait dans La place, récit sur son père ouvrier : « l’héritage que j’ai dû déposer au seuil du monde bourgeois et cultivé quand j’y suis entrée ».

Dans certaines scènes du spectacle, la protagoniste semble moquer cette ambition, s’imaginant, dans des segments fortement empreints d’autodérision, parler du succès planétaire d’une trilogie romanesque qu’elle aurait écrite sur son drame, au talk-show d’Ellen DeGeneres…

Sur le plan plus collectif, elle constate sobrement que « toutes les vies n’ont pas le même poids ». Émerge du récit cette image forte : les deux accidentées, mère et fille, ne furent « pas des égales dans la mort », dépendant des moyens de la famille, qui a pris en charge les frais funéraires.

Un solo qu’Annie Darisse porte tout du long avec dignité, présence et beaucoup de maîtrise, nous promenant avec aisance entre dérision et réflexion.

Le titre du livre serait Corinne

Texte : Marie-Christine Lê-Huu, en conversation avec Annie Darisse. Mise en scène : Claude Poissant. Coproduction du Théâtre Pied de biche et d’Autels particuliers. Jusqu’au 28 octobre, à La Petite Licorne.

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