«Grosse-Île 1847»: des humains face au vertige

Pour Émile Proulx-Cloutier, l’épisode Grosse-Île, réduit à une note en bas de page dans les cours d’histoire, illustre pourtant un moment où une société se retrouve face à l’abîme.
Photo: Francis Vachon pour Le Devoir Pour Émile Proulx-Cloutier, l’épisode Grosse-Île, réduit à une note en bas de page dans les cours d’histoire, illustre pourtant un moment où une société se retrouve face à l’abîme.

Le théâtre La Bordée présente, du 25 octobre au 19 novembre, le dernier-né d’Émile Proulx-Cloutier. Grosse-Île, 1847 (dans les mots de ceux qui l’ont vécu) puise dans les archives d’un des épisodes les plus tragiques de notre histoire pour mettre en scène les humains qui ont dû, il y a 175 ans, aller au front pour faire face à une crise sanitaire qui n’est pas sans rappeler celle dont le monde peine encore à émerger.


 

En 1847, la Grande Famine atteint son paroxysme en Irlande. Le soleil ne se couche peut-être jamais sur l’Empire britannique, mais la faim et la mort fauchent ses sujets par millions tout juste à l’ombre de sa métropole. Les Irlandais, poussés par le désespoir, s’embarquent par dizaines de milliers vers l’Amérique. Ces affamés s’entassent dans des voiliers insalubres et impropres au transport d’êtres humains, et naviguent dans des conditions où seules les maladies se sentent en croisière. Celles-ci prolifèrent, typhus en tête, décimant des miséreux à qui il ne reste plus rien à perdre, sinon la vie.

Le Canada accueillera 100 000 de ces immigrants irlandais lors de cette seule année 1847. Tous transiteront par un lieu de quarantaine minuscule nommé Grosse-Île, situé à une quarantaine de kilomètres en aval de Québec.

Sur place, une poignée d’hommes et de femmes ont le mandat d’accueillir cette multitude pauvre et malade sur une superficie de 7 kilomètres carrés — à peine plus grande que l’île Notre-Dame.

Leur mission : soigner ceux qui peuvent l’être, enterrer ceux qui ne le peuvent plus, et éviter que les épidémies qui germent sur les navires se répandent sur le continent. « L’étincelle de départ, c’est la démesure entre la mission confiée à ce monde-là et les moyens auxquels ils avaient accès, raconte Émile Proulx-Cloutier, qui assure la création et la mise en scène du spectacle produit par La Bordée. Le devoir de faire face à cette déferlante-là, à une crise sans précédent, retombait sur les épaules d’un nombre très très restreint d’êtres humains, dans un lieu très très restreint lui aussi. »

Remix d’archives

Pour Émile Proulx-Cloutier, l’épisode de Grosse-Île, réduit à une note en bas de page dans les cours d’histoire, illustre pourtant un moment où une société se retrouve face à l’abîme, sans repère et condamnée à chercher une issue au milieu du brouillard.

« Mon point focal, c’était le personnel de l’île qui avait la charge de relever la mission d’accueillir cette marée humaine, explique l’auteur. J’ai plongé dans cette mémoire au début de notre cataclysme à nous, au printemps 2020. »

Au plus fort de la pandémie de COVID-19, Émile Proulx-Cloutier a donc consacré ses journées à exhumer les archives écrites de Grosse-Île. Aidé par l’archiviste Maude Charest et par sa complice Alex Guèvremont, l’artiste a fouillé dans les articles de presse, les journaux intimes, les carnets et autres manuscrits en tout genre datés de 1847.

Les crises agissent comme des révélatrices, et c’est souvent après une période de crise que nous posons les gestes qui s’imposent. Une crise, aussi, en cache toujours une autre,et une autre, et une autre…

 

Cette matière première lui a permis d’entendre le coeur humain qui palpite sous l’histoire lisse, parfois simpliste, que les sociétés retiennent de leur passé.

« Tout ce que vous entendrez pendant le spectacle, ça provient de ces archives-là », explique l’auteur, qui porte ce titre sans avoir écrit une seule ligne de la pièce. Son rôle de créateur dans Grosse-Île, 1847, il le compare à celui d’un DJ.

Émile Proulx-Cloutier a trituré un paragraphe ici, découpé une phrase là, pour mixer les mots dans un grand exercice de collage qui compose, finalement, une oeuvre dramatique façonnée à même cette mémoire dépoussiérée. Le principal intéressé a baptisé sa démarche le « remix d’archives ».

« Ce n’est pas J’aime Hydro, ce n’est pas une enquête documentaire, nuance l’auteur-remixeur. Je ne suis pas là pour donner des informations. Moi, ce qui me manque souvent dans notre rapport à l’histoire, ce sont des sensations. D’avoir l’impression d’en faire partie et que les humains qui la font ne sont pas seulement de vagues spectres lointains, mais qu’ils sont là, avec moi. Je veux me rappeler à quel point ces gens-là peuvent être mes semblables. »

Une situation inusitée

 

La crise sanitaire de Grosse-Île fait inévitablement écho à celle qui s’est abattue sur le monde en 2020. « Tout à coup, la phrase que j’entendais à la radio était pareille à une phrase que j’avais lue dans tel livre [écrit en 1847], se souvient le dramaturge. Je ne crois pas que l’histoire se répète, mais parfois, il y a des échos qui rebondissent. Comme cette sensation de ne tellement pas comprendre comment va être demain, ce vertige qui survient parce que nous sommes tous plongés au coeur d’une situation inusitée… »

Dans ces périodes où l’incertitude bouche son horizon, l’humain demeure constant, à la fois immense dans son courage et petit dans sa lâcheté.

« Il y a un grand sursaut de peur, mais en même temps, de grands élans de solidarité, retient Émile Proulx-Cloutier de son voyage en 1847. Il y a du monde, dans ces instants-là, qui montent au front. Ce n’est pas tout le monde qui s’y rend, mais certains y vont et ils y vont jusqu’au bout. »

Il y a, aussi, des sociétés en quête de boucs émissaires dès que tout dérape. « Les crises agissent comme des révélatrices, et c’est souvent après une période de crise que nous posons les gestes qui s’imposent, constate l’auteur. Une crise, aussi, en cache toujours une autre, et une autre, et une autre… »

Émile Proulx-Cloutier espère qu’en faisant résonner les voix disparues de Grosse-Île, il offrira une parole capable de nous réconcilier avec les doutes et l’angoisse de notre époque. Pour éviter les écueils qui ont, si souvent, mené à l’abîme.

Grosse-Île, 1847 (dans les mots de ceux qui l’ont vécu)

Texte et mise en scène d’Émile Proulx-Cloutier, au théâtre La Bordée. Du 25 octobre au 19 novembre.

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