La croissance d’un petit format

Francis-William Rhéaume jouant son texte «Chose certaine, le soleil finit toujours par se coucher».
Photo: Maryse Boyce Francis-William Rhéaume jouant son texte «Chose certaine, le soleil finit toujours par se coucher».

Amorcée en 2016 à l’instigation de l’ancien directeur artistique de La Licorne, Denis Bernard, la formule du 5 à 7 théâtral a pris de l’essor et fait des petits. Ce concept inspiré d’une idée écossaise — « A Play, a Pie and a Pint » — génère un corpus de textes québécois.

À l’origine, les deux directeurs artistiques de la compagnie LAB87, qui organisait alors les 5 à 7 de La Licorne, visaient à développer un répertoire québécois de pièces en un acte, d’une durée de 50 ou de 60 minutes. Un créneau alors inexistant ici. Depuis, les auteurs se sont tournés vers ce type d’écriture, constate David Laurin, qui dirige désormais, avec son comparse Jean-Simon Traversy, la Compagnie Jean Duceppe, où ils ont transporté la formule.

« On fait de plus en plus de créations sur le mode du 5 à 7. On reçoit tellement de projets, c’est assez hallucinant. On lance un appel chaque saison aux compagnies de la relève et, cette année encore, on a reçu une trentaine de propositions. Et ce sont des projets solides, le fun, qui embrassent la spécificité des 5 à 7. On veut que ce ne soit pas trop lourd, que l’expérience soit conviviale. Et j’ai l’impression que, ces dernières années, les auteurs ont compris ce qu’on recherchait. »

L’humour un ingrédient de base

L’éventail des textes reçus est « très large », mais, ajoute David Laurin, les pièces dramatiques conviennent moins au contexte, comme certaines démarches plus « éthérées », au potentiel pourtant intéressant. « On est encore à établir la base de nos 5 à 7, alors on solidifie ce qu’on a : on est beaucoup dans la comédie dramatique, aux enjeux actuels. Par la suite, on va s’ouvrir à d’autres propositions. »

Pour Philippe Lambert, l’humour constitue en effet un ingrédient de base dans ces pièces. « Il y a un côté feel good, décontracté, complètement assumé, qui est important dans la formule », croit le directeur de La Licorne, qui présente deux spectacles en 5 à 7 par année, dont la moitié environ sont écrits par des Québécois. Il voit une souplesse dans ce créneau de courtes pièces. « Je pense que plus ça va aller, plus les auteurs vont en voir les possibilités. La formule est un banc d’essai, aussi, pour tester les limites ou les façons de jouer avec cette forme-là. »

Relève

 

Le monologue qui vient tout juste d’être présenté dans la salle de répétition, Chose certaine, le soleil finit toujours par se coucher, frôle ainsi la frontière du stand-up. L’auteur et interprète Francis-William Rhéaume en avait écrit une première version pour un format similaire : les 5 à 7 du Festival du Jamais lu. Un texte « très personnel », abordant différents types de deuil, qui se tenait « sur la fine ligne entre le drame et la comédie ».

Rhéaume a mis à profit dans sa pièce le cadre moins formel et révérencieux du 5 à 7 ainsi que l’intimité avec le public que la formule génère. Ce contexte décontracté lui donnait la permission de se prendre « un peu moins au sérieux », dit-il. « Je joue avec ce rapport au public qui me mange dans la face. L’adresse est assez directe. J’adore cette relation-là. On a l’impression de se parler pour vrai. »

Et celui qui envie aux humoristes leur possibilité de roder leur prestation dans des bars considère que c’est une grande chance de travailler ainsi le spectacle de si proche avec le public, d’apprendre des choses en voyant les spectateurs réagir à son texte.

Ce cadre intimiste est manifestement une niche propice à des solos personnels : à Québec, le Théâtre La Bordée, qui a aussi adopté la formule du 5 à 7, présente dès le 28 novembre S’aimer ben paquetée. Un texte qui a d’abord germé sur le blogue que Cristina Moscini a commencé à écrire lorsqu’elle a arrêté de boire, au début de la pandémie. « Michel Nadeau, le directeur artistique de La Bordée, trouvait qu’il y avait là une voix très proche du monologue, et il m’a demandé de composer un texte plus long, explique l’autrice. Je crois que ça appelait le théâtre dans mon écriture imagée, parfois poétique, parfois plus crue. »

Joué par Ariel Charest, ce solo alterne gravité et drôlerie, allant des épisodes de beuveries passées à « l’ouverture sur l’avenir, la vision de cette nouvelle vie de sobriété ». Cristina Moscini a pu constater les réactions « très vives » suscitées par sa pièce lors d’une version donnée en lecture audio en 2021 : le rire et les larmes.

Le 5 à 7 sert ainsi souvent de banc d’essai pour les dramaturges débutants. Chez Duceppe, le créneau est vu comme un tremplin pour la relève « à tous les niveaux : auteurs, acteurs, metteurs en scène, concepteurs aussi, dit David Laurin. Pour nous, c’est une belle façon de tendre une première perche à une jeune compagnie, à de jeunes artistes. »

Nouveau public

 

La formule 5 à 7 sert aussi à attirer de nouveaux publics. Outre les textes, leur durée abrégée, l’offre d’une collation et d’une bière, l’heure précoce, le lieu inédit et la proximité inhabituelle avec les interprètes, sans oublier bien sûr le tarif modeste, tout concourt à en faire une expérience abordable. Et attrayante pour ceux qui seraient craintifs face à cette forme artistique.

Photo: Caroline Laberge Luc Senay et Maude Guérin dans «Le loup»

« C’est comme une autre manière de rencontrer le théâtre, ça a ouvert un public », constate Philippe Lambert. Ce qui montre que le théâtre « peut être accessible, décontracté, simple. C’est une porte d’entrée pour défaire des préjugés que [certains] ont ».

« Je pense que ça enlève une part de risque pour le spectateur moins habitué au théâtre », avance David Laurin. Chez Duceppe, c’est « le but premier » des 5 à 7 : aller chercher un nouveau public, attirer des gens « moins enclins à sortir au théâtre » dans l’espoir de les « convertir ».

« On ne fait pas une cenne avec les 5 à 7 — on pourrait même dire qu’on perd des sous. Mais on voit qu’on y développe un public, c’est comme un genre de promotion. Une fois que le spectateur a mis le pied dans notre théâtre, c’est vraiment plus facile de le réinviter après. »

Et ça fonctionne, dit-il : 40 % des spectateurs qui ont assisté à la récente pièce Le cas Nicolas Rioux « sont venus chez Duceppe pour la première fois ». Une proportion qui varie d’une production à l’autre, mais qui se situe « généralement entre 40 % et 50 % ».

La compagnie reprend Le loup du 26 au 30 octobre, mais ses comédiens, Maude Guérin et Luc Senay, passent des coulisses du théâtre Duceppe, où il avait été créé en mars 2020, à la salle principale. Cette version adaptée et augmentée par Nathalie Doummar va ensuite entamer une grande tournée au Québec et au Nouveau-Brunswick, jusqu’en mars 2023.

« Un de nos rêves chez Duceppe, dit David Laurin, c’est de découvrir dans l’un de nos 5 à 7 le début d’une [plus longue] oeuvre et de faire transiter une pièce de 50 minutes vers le grand plateau en en faisant une oeuvre d’une heure et demie ou de deux heures. On voit ça aussi comme des laboratoires. »

Bonne nouvelle, le concept des 5 à 7 lui-même essaime : le Théâtre Bistouri, qui produit dorénavant dans ce créneau pour La Licorne, est en train d’organiser des tournées. La compagnie mise sur l’accessibilité de ces spectacles et sur la « réinvention du cadre théâtral » qu’offre la formule. « On démocratise le théâtre », dit son directeur, Marc-André Thibault.

C’est Fondant, première pièce de Pascale Marineau, créée en mai dernier, qui a testé l’intérêt des spectateurs en province, avec une vingtaine de dates « partout au Québec ». « Et on a une super réponse. C’est très encourageant pour la suite. » Plusieurs diffuseurs y verraient eux aussi une occasion de développer du public, de le « rajeunir ».

Une entreprise à long terme

Pour Marc-André Thibault, il s’agit d’une entreprise à long terme. « Je pense que, s’il y a une certaine récurrence [des 5 à 7], une ou deux fois par an, des spectateurs vont s’intéresser à cette offre. Et on est persuadés qu’ils vont s’intéresser au reste [de la programmation] une fois qu’ils vont avoir eu la piqûre du théâtre. »

En tournée, la formule intimiste trouve sa place dans tous les formats de salle, indique-t-il. « Autant dans des salles qui ne sont pas habituées à recevoir du théâtre tellement elles sont petites que dans des salles de 1000 sièges. Dans ce cadre-là, les diffuseurs amènent le public sur la scène. Ce qui permet aux spectateurs de vivre une expérience qui leur est [inédite], d’accéder à un moment de théâtre unique. »

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