«Sucré seize (huit filles)»: la fougue des finissantes

Luce Pelletier, metteuse en scène de «Sucré seize (huit filles)», et Charlène Beaubien, interprète
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Luce Pelletier, metteuse en scène de «Sucré seize (huit filles)», et Charlène Beaubien, interprète

En anglais, on l’appelle sans ironie le sweet sixteen. Dépeignant cet âge mythique, Sucré seize (huit filles) tourne dans le réseau des maisons de la culture, portée par des comédiennes fraîchement diplômées. Une création posthume, hélas, pour le dernier texte de Suzie Bastien, la dramaturge quinquagénaire étant morte à l’été 2021.

La directrice du Théâtre de l’Opsis, qui cherche des autrices aux voix distinctives pour son « Cycle des territoires féminins », aime la plume « particulière » de celle qui aura écrit une quinzaine de pièces, même si elle était, inexplicablement, peu montée au Québec. « Elle écrivait des personnages de femmes, des troubles aussi qu’on ne voit pas ailleurs », dit Luce Pelletier, en rappelant sa pièce la plus connue, Le désir de Gobi, histoire primée d’une adolescente séquestrée, présentée ici, à Rome et en France. « Elle osait aller dans des sujets assez trash, mais d’une façon délicate, avec théâtralité. Ses textes sont très théâtraux. Et elle a toujours écrit [de façon] personnelle, jamais par commande. Elle se libérait avec l’écriture, donc elle ne faisait pas de concession au goût du jour pour être montée. »

Lauréate du prix SACD de la dramaturgie francophone en 2019, Sucré seize trace de « beaux portraits » à travers huit monologues, poétiques « mais concrets ». L’une des interprètes, Charlène Beaubien, les compare à huit couleurs, exposant « les montagnes russes » que constitue l’adolescence. « Les monologues abordent huit thèmes différents. On voit un tableau complet. Et j’ai l’impression qu’on rentre vraiment dans l’intimité profonde des personnages. C’est beau d’avoir cette voix adolescente féminine qui prend sa place, au moins pour une heure et demie. »

La comédienne de 21 ans se sent encore proche de ses 16 printemps. « On se découvre beaucoup, alors. On vit tout très intensément, mais on veut plaire et paraître plus vieille qu’on ne l’est, ce qui fait qu’on se contient tellement. Je pense que c’est pourquoi il y a des chocs. Moi, je n’aimais pas être infantilisée, me faire dire que c’était trop intense. On est tellement pleins de vie et assoiffés d’expérimenter, et même si on comprend qu’on doit faire attention, on veut le découvrir par soi-même. Encore aujourd’hui, je suis fière d’avoir tenu mon bout là-dessus. Et je trouve beau qu’on célèbre cette intensité au lieu d’essayer tout le temps de la contenir. »

Et l’excessif ne manque pas dans ces récits très contrastés. Premier amour, trouble alimentaire, idéalisme détourné en radicalisation, sexualité effrénée… La pièce donne vie, sans édulcoration, à un large spectre d’états qu’on peut vivre à l’adolescence. Luce Pelletier, qui a travaillé avec l’autrice de son vivant, précise que Suzie Bastien s’était donné pour défi de varier la langue, la façon de raconter pour chacune des protagonistes, de composer chaque monologue « différemment, et dans la forme et dans le propos. C’est magique, sur ce plan. Elle a fait un travail formel qui donne une émotion très grande ». La tournée étant déjà amorcée, la metteuse en scène se dit ravie de la réception du public, constatant que « tant les parents d’adolescents que les jeunes sont touchés ».

Sororité

 

Outre les soliloques, le texte comporte une dimension chorale par des chansons. Et le spectacle a ajouté trois tableaux dansés, « qui permettent de voir que les filles sont unies, même dans leur malheur ou leur solitude personnelle ». La jeune chorégraphe Claudia Chan Tak a composé des danses « formidables, rassembleuses », selon Luce Pelletier.

Celle-ci a recruté, au moyen d’auditions, des diplômées de différentes écoles de théâtre. Elle tenait à avoir des finissantes de la toute récente cohorte 2022. « Je vais avoir 60 ans. Alors, tu te dis : “Qui suis-je pour monter ce spectacle ?” » Elle jugeait aussi important de donner une place à cette relève qui, engorgement pandémique oblige, semble émerger à un moment particulièrement difficile. « J’adore travailler avec cette génération-là. Bon, parfois, elles ont beaucoup trop d’énergie pour moi. [rires] Et parce qu’elles sont finissantes, elles ont une fougue qu’elles n’auront jamais ailleurs. »

Les débutantes savourent cette chance de mettre le pied dans le milieu théâtral, dit Charlène Beaubien. « C’est un beau tremplin, un cadeau pour nous. Et c’est le fun de vivre ça ensemble, entre finissantes : on a créé une belle sororité. » « Elles font des pyjamas partys… », confirme Luce Pelletier en riant.

Pour la metteuse en scène, travailler uniquement avec de « talentueuses » interprètes de la relève s’est révélé à la fois enrichissant et inquiétant. « Ce n’est pas évident : elles chantent, dansent, jouent. Ils sont costauds, ces textes, avec des nuances. Et même pour une actrice chevronnée, faire un monologue de huit minutes, c’est beaucoup. Mais c’est très nourrissant, d’avoir accès à leur énergie, à leurs idées. »

La diplômée de Saint-Hyacinthe, elle, est reconnaissante envers Mme Pelletier de leur avoir laissé beaucoup d’espace. « On a des formations d’un peu partout et, déjà, on a chacune notre unicité, notre style de jeu à nous. [Luce] n’a pas essayé de trop nous mouler, et je trouve que ça sert le texte. Sur scène, on nous voit aussi, les interprètes finissantes, autant que les personnages. »

Sucré seize (huit filles)

Texte : Suzie Bastien. Miseen scène : Luce Pelletier. Avec Melania Balmaceda Venegas, Charlène Beaubien, Julie Boissonneault, Pénélope Ducharme, Roxane Lavoie, Doriane Lens-Pitt, Marie Reid et Laurence Trudelle. Dans les maisons de la culture, jusqu’au 12 novembre.

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