Fête de l’amour

Le côté comique de la pièce est bien soutenu; sur ce point, toute la distribution s’en donne à coeur joie pour le plus grand plaisir d’un public prêt à rire dès le lever du rideau.
Photo: Yves Renaud Le côté comique de la pièce est bien soutenu; sur ce point, toute la distribution s’en donne à coeur joie pour le plus grand plaisir d’un public prêt à rire dès le lever du rideau.

Comédie du travestissement, La nuit des rois, de Shakespeare,est une pièce festive (à l’origine écrite pour être jouée lors des festivités de l’Épiphanie, ou Twelfth Night), peuplée de chansons, d’amoureux éconduits, de bouffons et de personnages ouvertement ridicules. Au centre de l’action se trouvent les jumeaux Viola et Sébastien, victimes d’un naufrage lors d’une tempête, qui échouent en Illyrie et se retrouvent séparés de part et d’autre de la côte. Pour survivre (parce qu’une femme seule survit moins facilement qu’un jeune homme, dit-on en substance), Viola adopte les traits d’un jeune garçon nommé Cesario et tombe sous le service, et le charme, du duc Orsino ; ce dernier n’a d’yeux que pour la comtesse Olivia, elle-même immédiatement séduite par Cesario/Viola. Triangle amoureux, quiproquos et malentendus sont alors au rendez-vous.

La traduction de Rébecca Déraspe, cosignée par Frédéric Bélanger, reste sobre dans le ton et le style. Le travail d’adaptation, lui, est plus manifeste. La figure de Feste, le bouffon au service de la comtesse Olivia, devient ici centrale : c’est lui qui découvre Viola au début et qui accepte de l’aider dans son jeu de travestissement. Ainsi, il devient à la fois narrateur et orchestrateur de l’histoire, s’adressant au public en ouverture et en fermeture de la pièce.

Plus encore que les notions de travestissement ou d’identité de genre qui servent de moteur de l’action (somme toute abordées en surface, juste assez pour nous rappeler que Shakespeare est notre contemporain, comme le veut la formule consacrée), c’est le thème de la dualité entre folie et amour qui est mis en évidence dans cette version de La nuit des rois : l’amour se vit par coup de foudre, intensément, passionnément, conduisant les caractères les plus renfrognés à commettre les actes les plus fous. Ainsi d’Olivia, immédiatement séduite par Viola/Cesario, et, surtout, de Malvolio, son très austère serviteur, victime d’un canular visant à lui faire croire que sa maîtresse l’aime.

La scène est à moitié occupée par un énorme monticule qui rappelle à la fois les monticules de bois sur les bords des quais ou encore les tuyaux d’un orgue ; devant celui-ci se tiennent les musiciens, menés par Jean-Philippe Perras qui incarne le duc Orsino. En arrière-plan, des projections vidéo montrent les personnages qui flottent ou nagent sous l’eau, symbole appuyé de la tempête intérieure qui aime les passions.

Pour sa première mise en scène sur la scène du TNM, Frédéric Bélanger a choisi d’adopter une esthétique résolument pop et kitsch. Costumes clinquants, dorés ou noirs mais avec force paillettes, chansons pop-rock accrocheuses, danses éthérées, ton badin, grimaces, gestes obscènes pour faire rire, tout tente de créer cette ambiance de fête qui préside au récit.

On ne s’étonnera donc pas que le côté comique soit plus soutenu ; sur ce point, toute la distribution s’en donne à coeur joie pour le plus grand plaisir d’un public déjà prêt à rire dès le lever du rideau. Dans le rôle du serviteur ridicule, Yves Jacques jubile, limite cabotin, souvent complice avec le public, et récolte les rires les plus francs.

Cela dit, les passages plus sérieux tombent à plat et on passe moins de temps à s’émouvoir des atermoiements amoureux de Viola, d’Olivio et d’Orsino qu’à attendre le gag suivant ; les déclamations plus sérieuses sur l’amour semblent sorties d’un autre spectacle et les ruptures de ton ne se font pas facilement. La représentation ne manque pas d’audace par moments, mais en ménageant la chèvre et le chou sans trouver l’équilibre entre le sérieux et le comique, on se retrouve finalement avec un spectacle plus lisse et poli que festif et sensuel.

La nuit des rois

Traduction et adaptation : Rébecca Déraspe et Frédéric Bélanger. Mise en scène : Frédéric Bélanger. Au Théâtre du Nouveau Monde jusqu’au 23 octobre.

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