«Les glaces»: le choix radical de la solidarité féminine

Rébecca Déraspe explore la question délicate du consentement, surtout quand les événements se sont passés il y a plusieurs années.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Rébecca Déraspe explore la question délicate du consentement, surtout quand les événements se sont passés il y a plusieurs années.

Automne contrasté pour Rébecca Déraspe, que Le Devoir rencontre au lendemain de la première de La nuit des rois, comédie shakespearienne dont elle a signé l’adaptation avec Frédéric Bélanger. « C’est fou : récemment, j’ai vu un enchaînement des Glaces et j’en suis sortie en larmes, dévastée. Et après, je suis allée voir La nuit des rois, où c’est la fête. C’est fabuleux de pouvoir faire deux spectacles complètement à l’opposé, qui sont importants pour moi de différentes façons. »

La dramaturge a commencé à écrireLes glaces il y a quelques années, en réaction au mouvement #MoiAussi, parce qu’elle désirait clarifier sa pensée sur la question du consentement et le rapport au désir. « Je ne suis pas très bonne dans un débat d’idées, je suis trop émotive ! Ma façon de me poser et de réfléchir, c’est d’écrire du théâtre », explique l’autrice.

Et l’optique de la pièce s’est modifiée un peu lorsqu’elle a obtenu une résidence d’écriture à Bibliothèque et Archives nationales du Québec, organisée avec le Centre des auteurs dramatiques, qui lui a permis un accès « extraordinaire » aux archives. Déraspe a notamment lu d’anciennes correspondances amoureuses. « Et je suis tombée sur le discours de Marie Gérin-Lajoie à la création de la Fédération nationale Saint-Jean-Baptiste, l’une des premières associations féministes québécoises, en 1907. Elle parlait de sororité, de l’éducation dans notre relation au désir. J’ai réalisé que ça fait des années qu’on parle de ça. » Les glaces est devenu une pièce axée sur la solidarité féminine.

Dans ce texte également créé en résidence à La Licorne, Noémie accuse par texto deux anciens amis d’un viol commis alors qu’ils avaient 16 ans. Mis à la porte par sa conjointe, Vincent retourne dans son Bas-du-Fleuve natal, où lui et l’autre agresseur devront affronter ce geste enfoui dans leur passé. Le récit explore aussi comment la dénonciation crée un impact sur l’entourage. Rébecca Déraspe désirait aborder cette question « avec nuances » et montrer de « vrais humains aux prises avec ça. Il n’y a pas de monstres dans la pièce. C’était vraiment important pour moi de voir comment ces humains se débrouillent avec un aussi gros choc ».

L’autrice a même donné un discours très féministe à Vincent, exposant le fossé entre la parole et les gestes. Une contradiction dont on se rend souvent coupables. « Même moi, si je fais mon examen de conscience, c’est sûr qu’à un moment, j’ai dû dépasser des limites dans des relations de séduction — pas des grosses ! Sûr que des gens ont dépassé les miennes, et que je les ai laissés faire parce que je n’étais pas consciente de devoir les respecter. Et c’est terrible. »

Écrire sur la dénonciation d’une agression sexuelle lointaine — comme plusieurs qui sont ressorties à la faveur de #MoiAussi — permettait d’ailleurs un recul historique intéressant. « Des gestes qu’on posait il y a 25 ans, qui nous semblaient corrects, on ne les lit plus de la même façon aujourd’hui. Plusieurs personnes qui travaillent sur la pièce m’ont dit qu’elle leur a fait revisiter plein d’histoires vécues qu’elles voient maintenant [différemment], parce que les codes ne sont plus les mêmes. Et sur le plan dramaturgique, c’est important : comme spectateur, on peut plus avoir d’empathie [pour les personnages] que s’ils avaient posé ces gestes il y a six mois. »

Un acte dont ces quadragénaires à la vie rangée ne reconnaissent plus la nature fautive, le passage du temps ayant transformé la perception des événements. Et aussi les mensonges qu’ils se sont racontés à eux-mêmes afin de « se préserver ». « C’est pourquoi la pièce s’intitule Les glaces. À un moment donné, ça va dégeler et ils vont se souvenir qu’elle avait dit d’arrêter. Et à partir du moment où ils s’en souviendront, ils ne pourront plus être les mêmes personnes », soutient la dramaturge.

Éducation

 

Si les agresseurs de la pièce n’ont rien de monstrueux, c’est aussi parce que Rébecca Déraspe croit qu’on porte une responsabilité sociale dans ce qui leur a été enseigné. Elle juge essentiel d’éduquer les jeunes sur le consentement sexuel. Et, plus largement, une scène entre Vincent et son père met en exergue le regret du fils de n’avoir jamais eu de conversation autour des relations entre les sexes, le désir, les pulsions et la vulnérabilité du corps. « Je pense que la clé est beaucoup là, dans l’éducation de nos fils, de nos filles. On a une responsabilité collective. Quel flambeau on [transmet] à nos enfants ? » se questionne la créatrice des Filles du Saint-Laurent.

La dramaturge observe autour d’elle que les choses semblent être en train de bouger. Une transformation « qui ne va pas rendre le rapport au désir plus ennuyant. Ça va juste être important que le consentement soit présent des deux côtés, tout le temps de la relation. Lorsque j’ai commencé à avoir des relations sexuelles, je ne le savais pas. Quand je n’avais plus envie et que je disais non, le gars continuait, et c’était ça. C’est pourquoi je trouve hyperimportant le mouvement qui a été déclenché. »

Sans dévoiler la conclusion de la pièce, l’une des manières « d’arrêter la roue de ce manque d’éducation dans les rapports sexuels et entre hommes et femmes » passe par la solidarité féminine, au-delà des liens familiaux. Une sororité qui existe dans la réalité ? « Je pense qu’elle existe dans l’idéologie, mais dans le concret, je ne suis pas sûre », déplore l’autrice. Parce qu’on a acquis des réflexes qu’il n’est pas facile de déconstruire. « Moi, je me rends compte que j’ai encore plein de réflexes dont je voudrais me débarrasser, mais je suis constituée de ça. Il y a des amis très proches qui posent des gestes qui sont problématiques, et c’est difficile de gérer comment je prends position, comment puis-je être solidaire de la fille… »

Disons qu’en tant qu’humains, on tend généralement à placer nos relations personnelles devant les principes. « C’est ce que j’essaie de dire avec Les glaces : il faut faire le choix radical de la solidarité. Après, dans le concret, c’est vrai que c’est un peu utopiste. Mais je fais aussi du théâtre pour rêver ! » constate la prolifique autrice.

Au sujet de cet enjeu social important, la dramaturge envisage son rôle comme celui de « réfléchir avec le spectateur », sans avoir la prétention de répondre à ces questions. Dans l’idéal, elle espère « faire dégeler quelque chose chez une ou quelques personnes. Permettre toutes sortes de prises de conscience, par rapport à sa propre solidarité ou aux gestes qu’on a posés. C’est sûr que c’est d’un danger extrême, d’aborder ces enjeux, et j’en suis consciente. Mais j’ai aussi besoin — et c’est toujours mon désir de base dans mon travail — que les gens se fassent raconter une bonne histoire. Que les spectateurs soient émus, ébranlés. »

Après Ceux qui se sont évaporés — lauréate du prix Michel-Tremblay 2020 —, Rébecca Déraspe signe une deuxième « grosse » pièce allant loin dans les couches émotionnelles. L’autrice de Gamètes explique qu’elle donnait davantage dans l’ironie lorsqu’elle a commencé à écrire. « En vieillissant, j’ai envie d’aller à des places qui sont vraies en moi, qui sont fracturées. Et que lorsque le spectateur est là, il y ait quelque chose qui se transforme. J’assume la complexité de ma propre machine émotive. [Rires] C’est difficile à porter au quotidien. Mais je pense que dans mes textes, ça donne une certaine conscience de la complexité humaine. J’essaie de comprendre mes contemporains. Ce n’est pas toujours facile ! Et ça passe davantage par l’émotion. Mon outil le plus précieux, c’est vraiment le coeur. »

Les glaces

Texte : Rébecca Déraspe. Mise en scène : Maryse Lapierre. Avec Anna Beaupré Moulounda, Daniel Gadouas, Valérie Laroche, Debbie Lynch-White, Christian Michaud et Olivier Normand. Production : Théâtre de La Manufacture et Théâtre La Bordée. Au théâtre La Licorne, du 4 octobre au 5 novembre. Au théâtre de la Bordée en janvier.

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