«Un. Deux. Trois.»: identité sous écoute

Le metteur en scène Mani Soleymanlou, nouveau directeur du Théâtre français du Centre national des arts, à Ottawa
Photo: Adil Boukind Le Devoir Le metteur en scène Mani Soleymanlou, nouveau directeur du Théâtre français du Centre national des arts, à Ottawa

Mani Soleymanlou ne chôme pas. Le nouveau directeur du Théâtre français du Centre national des arts à Ottawa a choisi d’ouvrir sa première saison avec la reprise de ses spectacles Un (2010), Deux (2014) et Trois (2017), présentés maintenant comme la trilogie Un. Deux. Trois. Rencontré une semaine avant les premières représentations, il explique que son nouveau poste lui imposait la reprise de cette réflexion sur l’identité collective. « Le titre de l’institution m’oblige à réfléchir à ce que je fais : Théâtre français du Canada, Centre national des arts… je viens du Québec, je travaille à Ottawa, je dois faire un théâtre français du Canada… donc quelles sont les réalités du français au Canada ? »

De concert avec les différentes institutions francophones à travers le pays, Soleymanlou a trouvé les quarante comédiennes et comédiens qui allaient prendre part au projet. Par la suite, l’idée d’une tournée pancanadienne ne se limitant pas aux villes attendues s’est imposée : « On ne pouvait pas juste aller à Ottawa, à Montréal et à Toronto parce que c’est là où il y a de l’argent pour nous accueillir ! »

Ce sujet de l’identité, Mani Soleymanlou le porte depuis plus de dix ans maintenant et, de son propre aveu, il ne le comprend pas mieux aujourd’hui qu’à l’époque : « La seule chose que je réalise, c’est que c’est encore plus compliqué et flou qu’on le pense. La phrase “plus t’en sais, plus tu réalises que tu ne sais rien”, c’est un cliché, mais c’est un peu ça ! »

L’autre chose dont il paraît sûr, au fil de la conversation, c’est de pouvoir mesurer à quel point l’identité (tant individuelle que collective) ne peut plus se penser de la même manière : « En 2010, il y avait l’acteur, moi, se demandant “qui suis-je ?”. L’idée de l’Autre en scène qui pose cette question était moins présente. L’Autre, qui se présente sur scène aujourd’hui, est rendu chose nécessaire et présente ; il y a encore bien des failles, mais l’Autre est en scène. Sauf que maintenant, l’enjeu n’est plus seulement lié à l’immigration ! En 2022, la quête identitaire est multiple. Il faut rajouter au questionnement de départ tout un autre pan de la société qui se dit aussi : “Et moi ?” »

Poser des questions

 

Mani Soleymanlou fait partie de ceux qui préfèrent poser des questions et pointer des zones d’ombre plutôt que de proposer des réponses. Dans cette perspective, inscrire une réflexion sur plus d’une décennie lui permet de multiplier les pistes.

« Je veux être dans la durée et aller à l’encontre de notre époque qui instrumentalise, raccourcit, manipule, fige ce concept de l’identité qui, pour moi, doit être tout sauf figé. C’est une façon de voir comment une idée mûrit, marine, pourrit, évolue à travers le temps. Et le temps était venu de requestionner cette chose qui est un problème à dénouer collectivement pour recoudre ce tissu social déchiré par la façon dont on traite de l’identité. »

Le texte a été réécrit à partir des conversations avec les artistes qui participent à la création. Sans être une création collective, la pièce reflète les préoccupations individuelles des interprètes. « Je voulais entendre et mettre en scène leur parole, en reproduisant un peu le processus de Un et de Deux. C’est presque plus le citoyen que l’artiste qui m’intéressait, je voulais qu’ils parlent d’abord en leur nom. Après, j’ai développé un canevas avec leurs mots, mais cela reste une matière brute que l’on sculpte ensemble. »

En 2017, Trois était cantonné à l’espace du Québec. Inévitablement, sortir des frontières et arpenter le pays d’est en ouest pose sa part de défi, tant thématiquement que théâtralement : « J’ai essayé de voir ce qui nous unit dans ce pays… c’est compliqué ! Il y a plein de notions très riches qui apparaissent, mais aussi des blessures anciennes auxquelles il faut encore réfléchir : le rapport des francophones hors Québec au Québec, les francophones qui haïssent se faire appeler “hors Québec” et qui disent “on n’est pas en soustraction de” ; il y a aussi des notions de racisme qui apparaissent soudainement, sans que cela ait à voir avec la couleur de peau. »

Une charge colérique

 

De l’aveu même de Mani Soleymanlou, ceci ouvre la porte à une charge colérique qu’il ne soupçonnait pas chez les artistes. De cette colère, ils essaient de tirer une matière théâtrale féconde. « La question devient : “On fait quoi, maintenant que les gens sont en scène ?” Qu’est-ce qu’on raconte collectivement ? Comment on parle au “nous” si on est tous sur le “je” ? C’est difficile de demander aux gens qui viennent d’apparaître de disparaître pour la collectivité. »

À la lumière de ces réflexions, le constat qui s’impose semble être un constat d’échec. Si Mani Soleymanlou le reconnaît et l’accepte, ce n’est pas ce qui l’intéresse le plus : « Au fond, cela veut dire que souvent on entend, mais on n’écoute pas. Tout le monde attend que l’autre ait fini sa phrase pour poursuivre son idée. Je ne sais pas encore comment tout cela se traduit en théâtre, il me reste une semaine, mais c’est ça mon vrai constat. »

Au bout du compte, l’artiste estime que son spectacle parle d’autre chose que de la seule identité : « L’autre jour, j’ai dit que c’était un spectacle sur la patience et le journaliste m’a regardé avec une drôle de face ! On veut vite avancer, tant celles et ceux qui sont fatigués du débat identitaire que celles et ceux qui sont en place maintenant et qui veulent que ça aille plus vite. Mais cela demande du temps. De la patience. Il faut écouter les gens, pas juste les entendre. »

Un. Deux. Trois.

Texte et mise en scène : Mani Soleymanlou, avec la collaboration des interprètes. En tournée canadienne, notamment au Centre national des arts, à Ottawa du 29 septembre au 1er octobre, au théâtre Duceppe du 20 au 23 octobre et au théâtre du Trident du 27 au 29 octobre.

À voir en vidéo