«Mademoiselle Agnès»: une vérité qui dérange

Si le metteur en scène Louis-Karl Tremblaya choisi l’actrice Sylvie Drapeau, c’est, entre autres, «justement parce qu’Agnès est hypernoire, sévère, et que Sylvie est quelqu’un de très humain, qui approche tous ses personnages avec amour, avec lumière».
Photo: Adil Boukind Le Devoir Si le metteur en scène Louis-Karl Tremblaya choisi l’actrice Sylvie Drapeau, c’est, entre autres, «justement parce qu’Agnès est hypernoire, sévère, et que Sylvie est quelqu’un de très humain, qui approche tous ses personnages avec amour, avec lumière».

Pour Sylvie Drapeau, « on a tous en nous une petite Mademoiselle Agnès, mais on n’en est pas fiers ».

Le personnage que la comédienne joue dans la pièce du même nom de Rebekka Kricheldorf est une critique d’art qui ne réserve pas ses jugements vitrioliques aux seules oeuvres qu’elle recense sur son blogue, elle fait aussi subir sa poursuite radicale de la vérité à ses proches, traquant tous leurs faux-semblants. Il s’agit d’une transposition contemporaine du Misanthrope de Molière. Un procédé dont la dramaturge allemande est coutumière, comme on l’avait vu dans Villa Dolorosa, décapante adaptation des Trois soeurs de Tchekhov, montée en 2013 à l’Espace Go.

Louis-Karl Tremblay, qui signe l’adaptation québécoise et la mise en scène du spectacle présenté au Prospero, a été séduit par l’humour cinglant et corrosif de Kricheldorf. « J’avais l’impression qu’elle nommait très bien les travers de notre milieu culturel. Par exemple l’“hypocrisie”, entre gros guillemets, dont on fait preuve entre nous quand on dit : “Bravo, c’est ben bon.” On ne nomme pas vraiment les choses. Ce que dit Agnès, ce sont des phrases que j’aimerais dire parfois, mais que je ne voudrais jamais entendre sur moi. C’est assez jouissif. Même si elle va peut-être un peu trop loin. »

Sylvie Drapeau a beaucoup ri en lisant ce texte mordant, qu’elle qualifie de « puissant et juste ». Mais l’interprète de mademoiselle Agnès avoue qu’elle trouve difficile de porter la négativité constante de celle qui professe sa détestation de l’humanité entière. « À force de l’intérioriser, c’est beaucoup d’énergie d’être toujours fâchée, méprisante. Parfois, j’en perds mon énergie. Et elle n’évolue pas. C’est terrible parce qu’il n’y a pas d’issue. » Elle-même d’une belle franchise en entrevue, elle admet devoir apprendre à aimer son personnage. « On ne doit pas juger nos personnages et je suis dans un petit bad trip en ce moment [rires], mais ça évolue. »

Si le metteur en scène a choisi la grande actrice, c’est, entre autres, « justement parce qu’Agnès est hypernoire, sévère, et que Sylvie est quelqu’un de très humain, qui approche tous ses personnages avec amour, avec lumière. Je trouvais que ça donnait un bon contraste et une profondeur à Agnès, pour ne pas qu’elle devienne seulement une caricature, une méchante ».

D’autant qu’on ne juge pas le rôle de la même façon lorsqu’il est féminisé. « C’est sûr qu’on a une espèce de biais contre une femme qui se met en colère. Si c’était un homme qui était critique, on trouverait ça drôle. Là, c’est plus cassant, on dirait. Parce que c’est une mère, aussi. » Et elle traite son fils, un musicien, avec la même impitoyable franchise qu’elle déploie avec tout le monde (sauf son amoureux).

Agnès a-t-elle raison dans son exigence de la vérité ? « Personne n’a le même point de vue là-dessus, répond Sylvie Drapeau. Moi, je pense qu’elle a tort. C’est plus facile de voir la brindille dans l’oeil de l’autre que la poutre dans le sien. C’est elle-même qu’elle déteste. »

Louis-Karl Tremblay croit que, dans la première partie de la pièce, elle a raison de dénoncer les travers des autres personnages. « Mais à un moment, ça bascule et Agnès poursuit son utopie de l’ultime vérité. » C’est la question fondamentale que le texte pose : « Est-ce que ça prend une dose de mensonges pour fonctionner » en société ?

La misanthrope met aussi les autres face à leurs contradictions, exposant l’écart entre leurs prétendues valeurs et leurs actes. Une adéquation compliquée dans le monde actuel. « Pouvoir répondre aux exigences de nos idéaux, c’est vraiment très difficile, note Louis-Karl Tremblay. Bien sûr, je suis pour l’environnement, mais j’ai un iPhone qui est extrêmement nocif pour l’environnement, peut-être que je porte de la fast fashion… Est-ce possible d’être complètement en phase avec nos idéaux avec la mondialisation ? C’est une utopie. »

Le beau milieu

 

L’autrice a situé sa pièce dans son propre monde, la culture. En quoi cette satire de l’hypocrisie marche-t-elle bien dans le milieu artistique ? Louis-Karl Tremblay rit. « C’est terrible de dire ça. On ne veut pas blesser les gens, parce qu’il y a beaucoup de travail, de valeur dans ce qu’on fait. » Pour représenter cette histoire où la blogueuse « tient salon chez elle », il dit s’être inspiré de la Silver Factory d’Andy Warhol. « Sur le plan de la mise en scène, il y a quelque chose de la performance. Les personnages offrent une performance. »

Sylvie Drapeau, elle, ne pense pas que les mensonges sont « pires dans [son] milieu ». Quid de ces premières où il faut aller féliciter les camarades après un spectacle qu’on n’a guère apprécié ? « Si l’interprète de la pièce n’est pas un proche, tu rentres à la maison. Comme le disait Jean-Pierre Ronfard quand il sortait d’un spectacle qu’il n’avait pas aimé : “Ça n’a pas eu lieu.” J’adore ça. Mais quand il s’agit d’un ami qui sait que tu étais dans la salle, c’est sûr que tu vas dans les loges. Et comme tu es comédienne toi-même et que tu n’as pas toujours joué dans des chefs-d’oeuvre, tu sais que c’est autant d’ouvrage, autant de dévotion de monter sur scène dans une pièce qui marche moins. Plus, encore. Ceux qui lisent les critiques, surtout, souffrent beaucoup, et les jours suivants, c’est une désespérance de monter sur scène. Une fois, j’ai fait un spectacle qui n’a vraiment pas fonctionné — on ne dit pas de titre ! — et la seule visite que j’avais eue était celle d’Andrée Lachapelle et André Melançon. Ils m’ont juste serrée dans leurs bras, ils n’ont même pas dit un mot. Ça voulait dire : on t’aime, point. »

Or, pour Agnès, ne rien dire est aussi un mensonge. « Elle aurait voulu qu’ils disent : “Sylvie, c’est de la merde, mais on t’adore.” [Rires.] Moi, j’aime mieux juste l’amour. Parce qu’il faut continuer après. Monter sur scène, c’est déjà, ouf ! un acte où il faut tout oublier. On plonge. C’est très difficile. »

Et la protagoniste de Mademoiselle Agnès a été la première victime de son extrême exigence. À 25 ans, elle avait publié un roman couronné de succès, et pourtant pas assez bon à ses propres yeux. « Des années plus tard, elle se questionne : Qui avait raison ? Moi ou le marché ? raconte la comédienne. Mais personne n’a raison. C’est très subjectif. Moi, je pense qu’il y a de la tristesse derrière sa férocité. Si elle n’avait pas été aussi autocritique, elle aurait fait sa vie d’artiste. On n’est pas toujours bon quand on écrit. Mais on écrit ! Elle dit : “Comment continuer d’écrire sans fâcher les fantômes de Flaubert, Kleist, Miller, Barnes, Beckett, Camus, Dostoïevski ?” Mais est-ce qu’on peut juste vivre si on est génial ? »

Sylvie Drapeau sait le frein que peut constituer trop d’autocritique, elle qui s’est longtemps « retenue » de prendre la plume. Il aura fallu un burn-out à 48 ans pour que l’autrice — qui vient de publier un cinquième titre,Le jeu de l’oiseau — se lance dans Le fleuve et sa magnifique tétralogie. « C’est pour ça que j’ai adoré la pièce, aussi. Je sais exactement ce qu’elle veut dire. Moi non plus je n’osais pas écrire — en plus, j’interprétais les grands auteurs. Je la comprends, Agnès. Mais je suis fâchée parfois contre elle parce qu’elle se défoule sur les autres, et il faut que j’arrête ça. Je suis aux prises avec ce dilemme comme interprète. Il faut que j’apprenne à l’aimer. »

C’est dire combien cette rencontre entre comédienne et personnage s’annonce mémorable…

Mademoiselle Agnès

Texte : Rebekka Kricheldorf. Mise en scène et adaptation : Louis-Karl Tremblay. Production : Théâtre Point d’Orgue. Avec Sylvie Drapeau, Éric Bernier, Stéphanie Cardi, Luc Chandonnet, Nathalie Claude, Félix Lahaye, Ariane Trépanier et Sally Sakho. Au théâtre Prospero, du 27 septembre au 15 octobre.

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