Catherine Bourgeois et Michael Nimbley à la conquête du bonheur

Près de vingt ans après la fondation de Joe Jack et John, Catherine Bourgeois, ici avec le comédien Michael Nimbley, porte toujours haut et fort le flambeau d’un théâtre s’interrogeant sur les normes sociales avec pertinence et ludisme.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Près de vingt ans après la fondation de Joe Jack et John, Catherine Bourgeois, ici avec le comédien Michael Nimbley, porte toujours haut et fort le flambeau d’un théâtre s’interrogeant sur les normes sociales avec pertinence et ludisme.

Tout près de vingt ans après la fondation de Joe Jack et John, Catherine Bourgeois porte toujours haut et fort le flambeau d’un théâtre s’interrogeant sur les normes sociales avec pertinence et ludisme. Maintenant installée à l’Espace libre, la compagnie est mieux placée que jamais pour jeter des ponts entre les genres, les langues, les expériences et les disciplines.

« Après toutes ces années d’itinérance, explique la créatrice, une situation pas idéale, mais à laquelle on s’était pour ainsi dire habitués, j’ai été très étonnée par la proposition de Geoffrey Gaquère [directeur artistique de l’Espace libre]. Bénéficier d’un bureau, de locaux de répétition, d’un ascenseur et d’un théâtre où présenter nos spectacles, c’est juste incroyable. On est privilégiés et on est conscients de l’être. »

Faisant écho à un mouvement de société qui consiste à favoriser l’accès des personnes en situation de handicap à des rôles de pouvoir, Catherine Bourgeois a, pour la première fois dans l’histoire de sa compagnie, choisi de confier à deux de ses fidèles collaborateurs, des artistes neurodivergents, l’idéation d’un spectacle. Après Edon Descollines, qui a créé Le magasin ferme au MAI en 2021, c’est au tour de Michael Nimbley, un comédien au charisme indéniable, de nous entraîner dans son univers pas banal avec Les waitress sont tristes.

Catherine Bourgeois trouve important de mettre en place des structures, des ressources humaines et organisationnelles qui permettent au monde intérieur des artistes neurodivergents de surgir, de prendre forme. « Michael travaille sur son spectacle depuis 2018, explique celle qui s’est donné pour l’occasion un rôle d’alliée créative. Il venait une fois par semaine au bureau et il jetait des idées dans un cahier. Tout en respectant son intégrité artistique, son esthétique, sa vision, je l’ai guidé, lui ai rappelé qu’il fallait faire des choix parmi les nombreuses avenues qui s’offraient à lui. Puis, un lieu s’est imposé : un bar western où des waitress servent de la bière et dansent en ligne. »

Du confinement à l’aventure

Michael Nimbley incarne un auteur esseulé, un homme confiné qui s’évade dans le rêve, fuyant la solitude de son appartement exigu en se glissant dans la peau de Morrison, un cow-boy qui part à l’aventure, accompagné de son fidèle compagnon, le félin Ti-Mousse, et de sa précieuse guitare. « C’est un western contemporain, explique le comédien de sa voix de stentor. C’est un lonesome cow-boy. Il va de bar en bar. Il voyage de village en village. Il marche dans la prairie. Il se promène tout le temps. Il est libre. Il est fort. Il boit des bières avec des femmes. Il a du fun. Moi, j’aimerais ça faire ça, mais je n’ai pas le droit. Je dois rester dans mon appartement. »

Vous aurez compris que Nimbley a un immense plaisir à enfiler sur scène les bottes et le chapeau de cow-boy. L’expérience semble franchement libératrice. « Il ne déteste pas non plus se glisser dans la robe rouge de Tanya, précise Catherine Bourgeois. Tanya, c’est l’ex-amoureuse de Morrison, une waitress et musicienne dont il pleure l’absence. C’est le fruit du hasard, mais Michael Nimbley a porté une robe dans Just Fake It, il porte une robe dans Les waitress sont tristes et il portera une robe dans le prochain spectacle de la compagnie, Six personnages en quête d’auteur·rice, où il sera notamment question d’appropriation culturelle. »

Femmes d’aujourd’hui

Bien qu’il ait imaginé l’univers dans lequel il s’échappe, une vie rêvée, fantasmée, le héros y rencontre des difficultés de taille. « Morrison ne parvient pas à s’intégrer avec les waitress, explique Catherine Bourgeois. Face à son comportement, elles se rebellent, elles réclament des libertés, elles s’émancipent, notamment en repoussant les limites que la danse en ligne leur impose. »

Campées par Anna Atkinson, Maryline Chery, Guillermina Kerwin, Natacha Thompson et Anne Tremblay, les cinq serveuses refusent d’obéir au texte écrit pour elles par Morrison. « Ce ne sont pas les femmes dociles des années 1950 auxquelles il s’attendait, précise l’alliée créative. Ce sont des femmes d’aujourd’hui. Autrement dit, elles ne sont pas juste tristes, elles sont aussi en colère. C’est ce qui provoque une certaine friction entre elles et Morrison, une opposition qui permet au drame de surgir, donc au théâtre d’exister. »

En plus de cet aspect féministe, le spectacle aborde de front les enjeux de l’isolement, de la solitude et de la santé mentale. « On n’a pas cherché à faire une pièce jolie qui se termine bien ou qui remontre le moral, explique Catherine Bourgeois. À la fin, Morrison est vraiment abattu par sa vie qui tourne en rond, si bien qu’il meurt de désespoir. Cette scène, qu’on appelle le labyrinthe sur la montagne, où le personnage invoque Dieu, elle est là depuis des années, c’est un pilier du spectacle. »

À vrai dire, plusieurs sujets épineux ont été abordés en salle de répétition. « On a beaucoup discuté avec Michael, explique Catherine Bourgeois. D’abord, il comprend bien la distinction entre réalité et fiction. Il sait aussi que la vie peut être très lourde pour certaines personnes. L’aspect le plus délicat, c’est probablement la colère. » « Morrison devient fou, intervient le comédien. Il est sur les nerfs. Il est fâché. Il pogne son chat. Il ne veut pas lui faire de mal, mais il l’étrangle. »

« Le personnage est pris dans un cercle vicieux, précise la directrice de Joe Jack et John. Ça suscite chez lui beaucoup de colère, une émotion qui est pour ainsi dire proscrite dans notre société. Cette perte de contrôle, on s’est assurés de bien la justifier avec Michael. Je pense qu’il comprend bien ce qu’il joue, parce qu’il a de l’expérience : on travaille ensemble depuis 2007. Pour moi, le plus beau, c’est de voir le plaisir évident qu’il éprouve à tenir les rênes du projet, à être enfin le boss de quelque chose. »

Les waitress sont tristes

Idéation, écriture et co-mise en scène : Michael Nimbley. Co-mise en scène et alliée créative : Catherine Bourgeois. Une production de Joe Jack et John. À l’Espace libre, jusqu’au 1er octobre.

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