Le répertoire comme bougie d'allumage

Les acteurs et metteurs en scène Evelyne de la Chenelière et Sébastien David.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Les acteurs et metteurs en scène Evelyne de la Chenelière et Sébastien David.

La coïncidence était trop forte : Evelyne de la Chenelière et Sébastien David créent tous deux au théâtre Denise-Pelletier une pièce librement inspirée d’un classique de la littérature. Nous avons donc réuni les dramaturges pour en parler.

Pour Evelyne de la Chenelière, il est difficile de trouver le bon mot pour décrire sa démarche dans À cause du soleil. « Je n’ai vraiment pas le sentiment que c’est une adaptation. C’est comme s’il manque un terme qui désignerait vraiment ce que c’est de créer en étant infusé sciemment par une oeuvre, en la survisitant jusqu’à ce qu’elle devienne presque une deuxième peau. C’est un travail de création, mais qui met en lumière pour quelle raison telle oeuvre est pérenne : ce dont parle son récit n’a pas besoin d’un contexte, d’une actualité pour être signifiant. C’est cette survivance-là qu’une nouvelle création célèbre, aussi, en s’en emparant. »

C’est un procédé que l’autrice de Lumières, lumières, lumières (2014), pièce dérivée de Virginia Woolf, a déjà touché. Cette fois, devant l’invitation du directeur artistique Claude Poissant à écrire à partir d’une oeuvre de répertoire, Albert Camus s’est imposé comme une évidence. « Ce fut très important pour moi, à la fin de l’adolescence, de rencontrer cette langue, cette façon de dire et de penser le monde. Je me suis servie du récit de L’étranger comme d’une porte d’entrée, mais ma démarche a été une sorte de métabolisation de toute l’oeuvre de Camus, y compris ses essais, pour essayer de donner forme à l’onde de choc que cette pensée a créée en moi. Je dis pensée, mais ce qui m’a frappée chez Camus, et c’est là tout son prodige : oui, il réfléchit le monde, mais au moment où il en fait de la fiction, il a l’art de faire prendre vie aux idées. Et ça crée une écriture qui est une expérience sensorielle très forte. Je trouve que ça se prête tellement bien au théâtre. »

La créatrice, qui a lu ou relu tout Camus, n’était pas animée par le désir de livrer son interprétation du fascinant roman de 1942, mais plutôt par celui de faire « miroiter » une oeuvre qui de toute façon « transcende toute conclusion qu’on pourrait être tenté d’en tirer ».

Dans À cause du soleil, montée par son « précieux » complice Florent Siaud, elle mélange le récit de L’étranger, où l’énigmatique Meursault est condamné à Alger pour un meurtre sans raison, et un « miroir contemporain » : Medi, Montréalais d’origine algérienne qui se reproche d’avoir ignoré un appel à l’aide (on y reconnaît un motif de La chute). Le texte aborde ainsi « une violence plus diffuse que celle d’un meurtre ou du colonialisme : celle des pays en paix, et de l’indifférence des uns pour les autres ». Autre « forme d’actualisation » : Evelyne de la Chenelière fait parler l’Arabe assassiné (qui n’avait même pas de nom dans le roman de Camus) et a donné « une pensée » au personnage féminin, Marie, qui lui apparaissait « un peu sans consistance ».

Pour l’autrice, entrelacer ces époques et ces protagonistes sur le plateau, « même si ce n’est pas le thème principal de la pièce, c’est aussi la rencontre avec une écriture, une langue, une pensée qui aident à se comprendre soi ensuite. On peut penser que Medi rencontre l’histoire de Meursault, qui éclaire son propre sentiment de culpabilité ». Un contact avec la littérature.

Midas contemporain

 

Pour Sébastien David, le point de départ fut une « carte blanche » du Théâtre du Double signe, qui lui a suggéré de s’inspirer du mythe de Midas, ce roi qui voit exaucé son souhait que tout ce qu’il touche se transforme en or. C’est en lisant la version contenue dans Les métamorphoses d’Ovide qu’il a trouvé une image qui l’a lancé : une fille transformée en statue d’or. L’auteur s’est inspiré de la formedéployée par ce long poème latin de l’Antiquité, où Ovide « imbrique histoire par-dessus histoire. Et je suis tombé sur des écrits du philosophe français Luc Ferry, disant qu’on ne peut pas analyser ces récits avec nos vingt siècles de christianisme. C’était un monde complètement différent. Le mythe de Midas, à l’époque, effrayait les gens, parce que c’était le vivant qui s’en allait, c’était presque apocalyptique. Donc je suis parti de ça et j’ai créé plusieurs personnages féminins à explorer en laboratoire ».

L’auteur et metteur en scène a construit le spectacle par une écriture de plateau, avec des improvisations dirigées, à partir de canevas, avec l’interprète Amélie Dallaire. Créé au théâtre Léonard St-Laurent à Sherbrooke, diffusé actuellement à Fred-Barry, Une fille en or met en vedette quatre figures ayant toutes subi une métamorphose aussi surprenante que radicale. « Comme c’était la pandémie, le monde était en train de se transformer sous nos yeux ; je me suis servi de ça. »

Il y a une fille en or, une en terre relevée des morts, une en pixels, perdue dans Internet, et une fille en double, qui se démultiplie. Ce dernier personnage, une autrice de théâtre, est basé sur Amélie Dallaire. D’ailleurs, drôle de convergence et coïncidence « pleine de sens » pour David : le café choisi par de la Chenelière pour l’entrevue commune est justement celui où a travaillé la comédienne, dans le réel comme dans Une fille en or

La liberté d’être un autre

Se nourrir d’un auteur du passé met en lumière le fait qu’on en est héritiers, « qu’on est littéralement métamorphosés lorsqu’on fréquente l’art et la littérature, estime Evelyne de la Chenelière. Et de reconnaître ça, je trouve, donne une force, le sentiment d’appartenir à quelque chose. Ça rend humble aussi, parce qu’on ne peut pas être précurseur sans d’abord admettre qu’on est héritier ! »

Pour Sébastien David, s’appuyer sur une oeuvre durable s’est révélé rassurant. « Ovide a été mon bon pote pendant l’écriture. Parfois, je prenais Les métamorphoses, j’arrivais dans un récit et je volais un truc. Je l’ai pillé, mais avec politesse », dit-il en riant. Précisant que « vaguement inspirée de » serait un descriptif plus approprié pour sa pièce, l’auteur rappelle qu’Ovide lui-même « remettait en lumière des histoires qui étaient déjà dans la mythologie antique. On dirait que ça me permettait d’aller dans des éléments de la mythologie contemporaine. Ça me permettait, en fait, d’être encore plus libre. C’était un point d’ancrage formel et thématique ».

L’espace créatif du dramaturge n’est pas limité par le respect de la source d’inspiration. « Évidemment, il y a un rapport amoureux à l’auteur et à l’oeuvre sur laquelle on s’ancre, dit l’autrice. Il faut qu’il y ait à la fois une admiration et un affranchissement, presque un arrachement. Trop vouloir rendre justice ou hommage deviendrait très encombrant, et pas très intéressant. Moi, j’ai vraiment la conscience d’avoir comme absorbé, bu l’oeuvre de Camus, puis de l’avoir oubliée. »

« Evelyne, tu ne trouves pas que ça nous permet d’aller ailleurs ? demande son confrère. Ta pièce Lumières, lumières, lumières, c’était super : c’était toi, mais comme avec une autre [teinte]. Une fille en or ne ressemble pas du tout à mes autres pièces. » L’auteur de Dimanche napalm n’a pas coutume d’explorer le réalisme magique. « Bien sûr, je me suis aussi beaucoup appuyé sur ce qu’était Amélie Dallaire — une comédienne sensationnelle. Mais j’ai eu l’impression qu’Ovide me permettait d’aller ailleurs en lui empruntant un peu. »

Ultimement, Sébastien David compare cette démarche au jeu, une analogie que sa co-interviewée approuve : comme l’interprète, le dramaturge qui écrit à partir d’une oeuvre existante s’inspire de quelque chose pour devenir autre, tout en restant lui-même.

À cause du soleil

Texte : Evelyne de la Chenelière, d’après l’oeuvre d’Albert Camus.Mise en scène : Florent Siaud.Avec Mustapha Aramis, Sabri Attalah, Maxim Gaudette, Daniel Parent, Evelyne Rompré et Mounia Zahzam.À la salle Denise-Pelletier, du 21 septembre au 15 octobre.

Une fille en or

Texte et mise en scène : Sébastien David. Avec Amélie Dallaire et Sébastien David. À la salle Fred-Barry, jusqu’au 24 septembre.

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