Du «freak show» à l’empathie

Nathalie Coupal dans la pièce «Brefs entretiens avec des femmes exceptionnelles», présentée au Théâtre à l’eau froide
Photo: Maryse Boyce Nathalie Coupal dans la pièce «Brefs entretiens avec des femmes exceptionnelles», présentée au Théâtre à l’eau froide

Le dramaturge catalan Joan Yago García n’est plus un inconnu sur la scène de la Licorne, qui a présenté il y a un an son satirique Fairfly. Le texte que fait découvrir le Théâtre à l’eau froide est tout récent (on y fait même allusion à la guerre en Ukraine), ayant été créé à Paris en février dernier. Brefs entretiens avec des femmes exceptionnelles propose un panorama étonnant de voix marginales, en écho peut-être à notre ère de polarisation, où l’on est prompt à juger autrui.

La pièce présente une succession d’entrevues avec cinq femmes (inégalement) hors normes. Tantôt parce qu’elles soutiennent des idéologies considérées comme extrémistes, provocantes — du moins pour un public de théâtre d’ici —, comme l’adepte d’un organisme transhumaniste (Tracy Marcelin) et l’élue américaine libertarienne défendant le port d’armes (Ariane Bellavance-Fafard). Tantôt parce qu’elles professent des croyances qu’on pourrait qualifier d’irrationnelles : « Barbie humaine » au discours à la fois élitiste et ésotérique (Nathalie Coupal), quinquagénaire « trans-âge » qui prétend avoir réellement six ans (Louise Cardinal)… Incarnées avec beaucoup de conviction par le quintette d’interprètes, toutes défendent avec passion leur point de vue « différent ».

Souffrance et empathie

 

Campées devant un miroir à plusieurs facettes — scénographie conçue par Wendy Kim Pires, qui signe aussi des costumes réussis —, elles se dévoilent à l’incitation d’un intervieweur invisible. Volontiers paternaliste, voire moqueur, celui-ci (voix de l’efficace Daniel D’Amours) les met sur la sellette, les pousse dans leurs contradictions, jusqu’au point où elles deviennent émotives. Même si elles peuvent, d’abord, parfois nous faire rire par certaines déclarations outrancières ou extravagantes, on décèle une souffrance chez la plupart de ces figures, que fait transparaître la sensible direction d’actrices de Gabrielle Lessard.

Devant Brefs entretiens avec des femmes exceptionnelles, on pense inévitablement à ces émissions télévisées qui sont l’équivalent moderne des freak shows, où l’on offre au public voyeur de se repaître devant la singularité d’êtres s’écartant de la norme. Cette dimension devient encore plus évidente lors du dernier tableau, quand une médecin affronte en direct une femme interviewée vulnérable (Kariane Héroux-Danis), une anxieuse sur qui l’automédicamentation a des effets physiques singuliers.

Et voir cette experte lancer des faits scientifiques avec une totale absence d’empathie à une jeune femme qui s’accroche désespérément à ses croyances prend une résonance particulière dans le monde pandémique, qui peut laisser songeur quant à nos propres attitudes…

Brefs entretiens avec des femmes exceptionnelles

Texte : Joan Yago García. Mise en scène : Gabrielle Lessard. Traduction : Laurent Gallardo et Juan Arango. Production : Théâtre à l’eau froide. À La Petite Licorne, jusqu’au 23 septembre.

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